« Les hommes des cavernes » ; l’expression est si installée qu’on ne l’entend plus. En bref : ils n’habitaient pas les grottes. Les cavités profondes sont des lieux ornés, funéraires ou visités ponctuellement ; on vivait dehors, sous des abris ouverts et dans des campements de plein air. Et ces endroits-là, on peut les visiter.
Ce qu’une grotte profonde n’a pas
Commençons par le raisonnement des archéologues, qui est simple. Un lieu habité laisse des traces caractéristiques : des foyers domestiques réutilisés, des déchets, os de repas, éclats de taille, fragments de coquilles, des zones d’activité distinctes, parfois des aménagements du sol.
Dans les galeries profondes des grottes ornées, on ne trouve à peu près rien de tout cela. Ce que l’on y trouve, ce sont des peintures, des gravures, des traces de passage, des éclairages abandonnés, parfois des empreintes, et un silence archéologique presque total quant à la vie quotidienne.
Ajoutez les conditions matérielles : obscurité totale, humidité, température constante mais fraîche, absence de renouvellement d’air, accès souvent difficile. Un feu de camp dans une galerie fermée devient très vite invivable. Personne n’a jamais choisi d’élever des enfants à trois cents mètres sous terre.
Où l’on vivait vraiment
Les abris sous roche. C’est le logement paléolithique par excellence, et il n’a rien d’une caverne : un surplomb de falaise, ouvert, souvent orienté au sud, qui protège de la pluie tout en laissant entrer la lumière et l’air. Les vallées du Périgord en sont bordées. Sous ces abris, la stratigraphie s’empile parfois sur plusieurs mètres : des milliers d’années d’occupations successives.
Les porches et les entrées de grottes. La zone éclairée, à l’entrée immédiate d’une cavité, était bel et bien occupée ; c’est un abri sous roche avec un fond. Mais on s’arrêtait à la lumière.
Les campements de plein air. Les plus nombreux, et les plus ignorés du public parce qu’ils ne se voient pas. À Pincevent, en Seine-et-Marne, les archéologues ont dégagé des sols d’habitat magdaléniens si bien conservés qu’on suit les gestes autour de chaque foyer. À Terra Amata, à Nice, on a proposé la trace de huttes vieilles de 400 000 ans. À Mezhyrich, en Ukraine, on a bâti des huttes avec des os de mammouth.
Une grotte ornée n’est pas une maison décorée. C’est un lieu où l’on se rendait, et d’où l’on repartait.
Alors, que faisait-on dans les grottes ?
Trois usages se dégagent, et aucun n’est domestique.
Peindre et graver. Le plus spectaculaire, et souvent le plus profond : à Niaux, à Chauvet, on marche longtemps avant d’atteindre les panneaux.
Déposer des morts. Plusieurs sépultures paléolithiques sont en grotte ou en abri, et la question de savoir si le lieu était choisi pour cela reste ouverte.
Explorer. C’est l’usage le plus humain et le plus négligé. À la Bàsura, en Ligurie, cinq personnes, dont trois enfants et un tout petit, se sont enfoncées à cent cinquante mètres avec des brindilles de pin pour seule lumière, ont rampé où le plafond descendait, et sont ressorties. Ils n’y ont rien laissé qu’un souvenir de passage.
D’où vient l’image du troglodyte
Elle est née au XIXe siècle, pour une raison de méthode. Les premières découvertes ont eu lieu dans des grottes et des abris, tout simplement parce que ce sont des pièges à sédiments : ce qui y tombe s’y conserve, à l’abri de l’érosion. Un campement de plein air, lui, est balayé par les labours et le ruissellement.
Les préhistoriens ont donc trouvé d’abord ce qui était conservé, et le public en a conclu que c’était là qu’on vivait. Un biais de conservation devenu un fait de civilisation ; puis la bande dessinée et le cinéma ont fait le reste.
Allez voir un vrai logement
C’est l’avantage de cette rectification : elle est visitable. Aux Eyzies-de-Tayac, en Dordogne, l’abri Pataud présente une falaise habitée pendant quelque vingt mille ans, avec une coupe stratigraphique lisible et un musée de site. À quelques minutes, Laugerie, La Madeleine, qui a donné son nom au Magdalénien, et la Roque Saint-Christophe montrent la même chose : des surplombs ouverts, clairs, secs, exposés au bon vent.
Le contraste avec les grottes ornées voisines, Font-de-Gaume et Les Combarelles, se saisit alors en une demi-journée. D’un côté un endroit où l’on dort ; de l’autre, un endroit où l’on va.
Pour aller plus loin : nos dossiers La vallée de la Vézère, Pincevent : la préhistoire sans grotte et Une nuit sous terre il y a 14 000 ans.