Le Levant est le couloir par lequel les humains sont sortis d’Afrique, à plusieurs reprises, et où Néandertaliens et Homo sapiens se sont succédé, parfois croisés. Mais ce que l’on en sait vient surtout du sud, Israël et Jordanie, fouillés sans relâche. Le centre du couloir, la côte libanaise, est resté dans l’ombre : les guerres ont interrompu les recherches, et les collections des fouilles anciennes dormaient dans les réserves. Deux études publiées le 14 septembre dans Communications Earth & Environment les réveillent.

Trois sites, trois collections d’archives

L’équipe conduite par Gabriele Russo (université de Tübingen et Centre Senckenberg pour l’évolution humaine) avec Sireen El Zaatari, Faysal Bibi, Mathieu Duval, Florent Rivals et Maya Haïdar-Boustani a repris les ossements animaux de trois gisements : la grotte de Ras el-Kelb, au nord de Beyrouth, fouillée en sauvetage par Dorothy Garrod et Germaine Henri-Martin en 1959 ; Naamé, au sud de la capitale, étudié par Henri Fleisch ; et l’abri de Nahr Ibrahim, sur la rivière Adonis, fouillé par Ralph Solecki en 1969, 1970 et 1973. Ces collections n’avaient jamais été datées directement. Elles le sont désormais : Ras el-Kelb remonte à environ 400 000 ans, Nahr Ibrahim à environ 250 000 ans, et l’ensemble couvre 300 000 ans, l’une des plus longues séquences paléoécologiques de la région.

Ce que disent les dents

Première étude : l’archéozoologie et l’usure des dents des herbivores, croisées avec une modélisation du paysage. Les faunes disent une forêt méditerranéenne productive, maintenue sur la côte durant l’essentiel du Pléistocène moyen et supérieur, et des communautés d’ongulés diversifiées. Les hominines y chassaient de façon saisonnière, en visant des habitats précis le long des lisières entre terre et mer : aurochs, cerfs et chèvres sauvages dominent le tableau de chasse.

Seconde étude : les isotopes du carbone et de l’oxygène mesurés dans l’émail de huit espèces d’herbivores, en séquences le long de la dent, qui enregistrent les saisons. Le résultat est d’une régularité frappante : d’un cycle glaciaire à l’autre, l’amplitude entre été et hiver ne bouge presque pas, la végétation reste dominée par les plantes de milieu tempéré humide, et les habitats restent mosaïqués et arrosés.

Un refuge, pas un désert

Pendant que le climat mondial oscillait, la côte libanaise gardait ses forêts, ses rivières et ses saisons.

Les auteurs en font un refuge écologique persistant : un endroit où les ressources restaient prévisibles, ce qui a pu favoriser des occupations répétées et servir de relais aux dispersions humaines à travers la Méditerranée orientale. Ils soulignent aussi un contraste net avec le Levant méridional, plus sec et plus ouvert à certaines périodes : la région n’était pas uniforme, et les reconstitutions bâties sur le seul sud ne valent pas pour le centre.

Les limites d’un matériel ancien

Ces collections ont été fouillées avec les méthodes de leur temps : enregistrement stratigraphique incomplet, tri parfois sélectif des ossements. Les auteurs le disent et compensent en multipliant les approches indépendantes, datations, usure dentaire, isotopes, modélisation, qui convergent. Les fossiles humains manquent : on lit ici le monde des hominines, pas leurs corps. Mais c’est précisément ce monde-là qui manquait au récit des sorties d’Afrique, et il est désormais daté. Les deux articles sont en accès libre.