C’est l’un des objets les plus déroutants du Paléolithique supérieur : un fragment de bois de cervidé, le plus souvent de renne, taillé à la jonction des andouillers et percé d’un trou circulaire. On en connaît plusieurs dizaines d’exemplaires en Europe, de l’Aurignacien au Magdalénien, soit entre 35 000 et 12 000 ans environ. Beaucoup sont gravés de motifs géométriques ou d’animaux exécutés avec un soin remarquable. Mais leur usage reste une énigme.
Trente-sept usages imaginés
Le malentendu commence dès leur identification au XIXe siècle : en 1866, les préhistoriens les baptisent « bâtons de commandement », y voyant l’insigne d’un chef. Le nom est resté longtemps, alors même qu’il présumait une fonction jamais démontrée. Les spécialistes lui préfèrent aujourd’hui le terme neutre de « bâton percé ». Car depuis un siècle et demi, ce ne sont pas une ni deux, mais près de trente-sept hypothèses qui ont été proposées.
La plus retenue est celle du redresseur de sagaies : les pointes en os, une fois chauffées, seraient passées dans le trou pour être redressées grâce au bras de levier. Cette lecture colle aux traces d’usure : les analyses, comme celles menées sur les pièces de Gough’s Cave en Angleterre, montrent des micro-usures et des fractures anciennes sur le pourtour des perforations. Ces objets n’étaient donc pas de simples symboles : ils ont bel et bien servi, mécaniquement et durablement.
Depuis son identification, le bâton percé a suscité près de trente-sept hypothèses d’usage : peu d’objets préhistoriques ont autant résisté à l’interprétation.
Propulseur, corde ou insigne ?
D’autres y voient un propulseur : une lanière fixée à la sagaie et engagée dans le bâton aurait démultiplié la force du lancer, des tirs expérimentaux mesurant jusqu’à 127 % de portée en plus. Mais l’hypothèse se heurte à la fragilité de certains exemplaires très ornés. À côté, la liste des usages proposés donne le vertige : tendeur de peaux, poignée de fronde, allumoir par friction, instrument de pêche…
Une piste a été spectaculairement renforcée : la fabrication de cordes. À Hohle Fels, en Allemagne, un bâton en ivoire percé de quatre trous bordés d’incisions, daté d’environ 35 000 à 40 000 ans, a été étudié par l’équipe de Nicholas Conard avec Veerle Rots (université de Liège). En y faisant coulisser des fibres végétales, les chercheurs ont produit plusieurs mètres de corde solide en quelques minutes. Attention : cet objet à trous multiples diffère du bâton percé classique à trou unique.
C’est peut-être là la vraie leçon : ces objets étaient sans doute polyvalents, ou regroupés par erreur sous une même étiquette alors qu’ils recouvraient des outils distincts. Redresseur, propulseur, dévidoir à corde, marqueur social : chaque hypothèse éclaire une facette sans épuiser le mystère. Un siècle et demi après leur découverte, les bâtons percés n’ont pas fini de nous résister.


