Au fond d’une grotte sud-africaine, on a retrouvé les ossements d’un humain au cerveau plus de deux fois plus petit que le nôtre. En 2023, l’équipe qui les étudie affirme qu’il enterrait ses morts, et qu’il gravait même les parois. Si c’est vrai, l’un des gestes que l’on croyait les plus propres à notre espèce serait bien plus ancien, et bien plus partagé. Une partie des spécialistes n’y croit pas.
Une chambre au bout d’un boyau
En septembre 2013, deux spéléologues amateurs, Rick Hunter et Steven Tucker, explorent le réseau de Rising Star, au nord-ouest de Johannesburg, dans le « Berceau de l’humanité » inscrit au patrimoine mondial. Après une reptation dans un passage bas, puis une descente dans une fissure verticale d’une douzaine de mètres, large par endroits de moins de vingt centimètres, ils débouchent dans une petite salle dont le sol est jonché d’os.
Le paléoanthropologue Lee Berger lance un appel sur les réseaux sociaux : il cherche des fouilleurs expérimentés, assez minces pour franchir la fissure. Six chercheuses sont retenues. Pendant des semaines, elles travaillent au fond de la chambre, baptisée Dinaledi, reliées à la surface par des kilomètres de câbles.

Un petit cerveau, une date tardive
En 2015, l’équipe décrit plus de 1 500 fragments appartenant à au moins quinze individus, et nomme une nouvelle espèce : Homo naledi, « naledi » signifiant « étoile » en sotho. L’anatomie est déroutante : un cerveau de 460 à 610 cm³, des épaules et des doigts courbes de grimpeur, mais des mains habiles et des pieds très proches des nôtres. Taille adulte : environ un mètre quarante-cinq.
On s’attendait à un fossile de deux millions d’années. Les datations publiées en 2017 donnent entre 335 000 et 236 000 ans. Homo naledi vivait donc en Afrique australe à l’époque où apparaissaient, ailleurs sur le continent, les premiers Homo sapiens.

Une question s’impose dès le début : comment autant de corps sont-ils arrivés au fond d’une salle aussi difficile d’accès ? Les os ne portent pas de traces de carnivores, aucun courant d’eau ne semble les avoir charriés, et la chambre ne contient presque aucun autre animal. Dès 2015, l’équipe avance l’idée d’un dépôt volontaire des morts.

2023 : des tombes et des gravures
En juin 2023, l’équipe va beaucoup plus loin. Trois études mises en ligne, puis publiées dans la revue eLife, décrivent des fosses creusées dans le sédiment de la chambre Dinaledi, où des corps auraient été déposés puis recouverts. Dans une salle voisine, un bloc de sédiment prélevé d’un seul tenant contient un squelette et, près de la main, un objet de pierre. Sur les parois, des traits croisés gravés seraient l’œuvre de ces mêmes humains.
Le même été, un documentaire diffusé sur Netflix présente ces conclusions au grand public, avant même la fin de la relecture scientifique. Le procédé choque une partie de la communauté.
Si Homo naledi enterrait ses morts, le soin apporté aux défunts ne serait plus l’apanage des grands cerveaux.
Ce que répondent les critiques
eLife publie les articles accompagnés de l’avis de leurs relecteurs, et cet avis est sévère : les preuves de sépulture sont jugées incomplètes, celles des gravures insuffisantes. Les objections portent sur des points précis. Les fosses ne se distinguent pas clairement des remaniements naturels d’un sol de grotte, où les sédiments glissent et s’affaissent. Les gravures ne sont pas datées et pourraient être beaucoup plus récentes. Et dans un réseau aussi encaissé, des corps peuvent aussi tomber, glisser ou être emportés lentement vers le fond.
En 2024, quatre préhistoriens, María Martinón-Torres, Diego Garate, Andy Herries et Michael Petraglia, publient dans le Journal of Human Evolution une critique au titre sans détour : il n’existe, selon eux, aucune preuve scientifique que Homo naledi ait enterré ses morts ou produit de l’art pariétal.
Une version révisée, un jury partagé
L’équipe de Lee Berger a depuis réécrit en profondeur son article sur les sépultures, avec de nouvelles analyses et illustrations. Le nouvel avis des relecteurs reste partagé : l’un se dit convaincu par l’hypothèse d’inhumations volontaires, un autre juge toujours les preuves incomplètes, notamment parce qu’on ne sait pas comment ces individus sont parvenus dans la chambre.
L’enjeu se mesure à l’aune des plus anciennes sépultures admises. En Afrique, il s’agit de celle de Mtoto, un enfant inhumé il y a environ 78 000 ans à Panga ya Saidi, au Kenya. Au Proche-Orient, les tombes d’Homo sapiens de Qafzeh et de Skhul ont environ 100 000 ans. Homo naledi reculerait la date de plus de 150 000 ans, et chez une espèce au tout petit cerveau.
Pourquoi la question reste ouverte
Une affirmation extraordinaire demande des preuves extraordinaires, et celles-ci dorment au fond d’une salle où peu de chercheurs peuvent descendre vérifier. Mais l’énigme de départ demeure entière : quinze corps au moins, accumulés dans une chambre presque inaccessible, sans prédateur ni courant pour les y mener. Tant qu’aucune autre explication ne rendra compte de ce dépôt, l’idée d’un geste volontaire restera sur la table, contestée mais pas réfutée.






