Portrait général
Homo naledi est la découverte la plus déroutante de la paléoanthropologie récente. Il vivait en Afrique du Sud il y a 335 000 à 236 000 ans, à l’époque où apparaissaient les premiers Homo sapiens, avec un cerveau de la taille de celui d’un australopithèque.
Son nom vient du mot naledi, « étoile » en sesotho, d’après le nom de la grotte : Rising Star, « l’étoile montante ». La salle où il a été trouvé s’appelle d’ailleurs Dinaledi, « la chambre des étoiles ».
L’espèce est connue par plus de 1 500 fossiles, un ensemble exceptionnel par sa richesse. Mais elle pose plus de questions qu’elle n’en résout : un petit cerveau tardif, un corps en mosaïque, et des ossements accumulés au fond d’un réseau souterrain presque inaccessible.
Le Berceau de l’Humanité
La grotte de Rising Star s’ouvre dans le Berceau de l’Humanité, au nord-ouest de Johannesburg, une région inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco en 1999. On y trouve aussi Sterkfontein, Swartkrans, Kromdraai ou Malapa : des grottes qui ont livré, depuis les années 1930, des australopithèques, des paranthropes et des premiers Homo.
Ces grottes sont creusées dans des dolomies, des roches carbonatées d’origine marine vieilles de plus de deux milliards d’années. L’eau y a dissous des galeries, des puits et des fissures. Au fil du temps, ossements et sédiments s’y sont piégés, parfois scellés par des planchers de calcite (on parle de « flowstones ») qui serviront plus tard à dater les dépôts.
Découverte
Le 13 septembre 2013, deux spéléologues amateurs, Rick Hunter et Steven Tucker, explorent le réseau. Après avoir rampé dans un boyau surnommé « Superman’s Crawl » et escaladé une arête coupante, le « Dragon’s Back », ils se glissent dans une fissure verticale et débouchent dans une petite salle jonchée d’ossements.

Ils transmettent leurs photographies au paléoanthropologue Lee Berger, de l’université du Witwatersrand, par l’intermédiaire du géologue Pedro Boshoff, qui prospectait les grottes pour lui. Berger reconnaît aussitôt des restes humains anciens.
Le problème est d’accès : la salle n’est atteignable qu’en franchissant une fissure d’environ 18 centimètres de large à son point le plus étroit, sur une douzaine de mètres de dénivelé. Aucun des chercheurs de l’équipe n’y passe.
Berger lance alors un appel sur les réseaux sociaux : il cherche des scientifiques minces, expérimentés en spéléologie et en fouille. Six candidates sont retenues, toutes des femmes : Marina Elliott, Becca Peixotto, Hannah Morris, Alia Gurtov, Lindsay Eaves (aujourd’hui Hunter) et Elen Feuerriegel. On les surnomme les « astronautes du sous-sol ».
La fouille commence en novembre 2013. Les six chercheuses travaillent par équipes dans la chambre, reliées par des centaines de mètres de câbles à un poste de commandement installé dans la grotte, d’où les scientifiques suivent chaque geste sur écran. Une seconde campagne a lieu en mars 2014.
Au total, les deux campagnes livrent environ 1 550 fossiles appartenant à au moins quinze individus, de tous âges. C’est le plus riche ensemble d’une seule espèce d’hominine jamais découvert en Afrique.
Les fossiles de référence
L’espèce est décrite le 10 septembre 2015 dans la revue en accès libre eLife, par Lee Berger et de nombreux coauteurs. L’holotype, DH1 (Dinaledi Hominin 1), associe une voûte crânienne partielle, une partie de la mâchoire supérieure et une mandibule presque complète. Les crânes partiels DH2 à DH5 en sont les paratypes.

Les 1 550 pièces correspondent à 737 éléments anatomiques identifiés. Presque tout le squelette est représenté, souvent plusieurs fois : des dizaines de vertèbres, des côtes, des bassins, des fémurs, et surtout des mains et des pieds presque complets, retrouvés en connexion.
Parmi les individus de la chambre Dinaledi figurent six adultes et neuf immatures, du nourrisson au vieillard. Cette distribution démographique, proche de celle d’une population vivante, est l’un des arguments qui intriguent le plus.
Un point mérite d’être souligné : la fouille de Rising Star a été conduite en science ouverte. Les numérisations 3D des fossiles ont été mises en ligne gratuitement dès la publication, pratique alors inhabituelle en paléoanthropologie, où les originaux restent souvent inaccessibles pendant des décennies.
La chambre Lesedi et Neo
Une seconde salle, la chambre Lesedi (« lumière » en sesotho), a été repérée dès 2013 dans une autre partie du réseau, loin de la chambre Dinaledi. Elle est, elle aussi, difficile d’accès. Les fouilles y ont livré 131 restes d’hominines, représentant au moins trois individus : deux adultes et un enfant.

La pièce maîtresse est LES1, surnommé Neo (« cadeau » en sesotho) et publié en 2017 par John Hawks et ses collègues. C’est un adulte, probablement un mâle, représenté par un crâne presque complet, une mandibule et une partie du squelette : vertèbres, côtes, éléments du bassin, des bras et des jambes. C’est l’un des squelettes partiels les plus complets connus pour un hominine ancien.
Son volume endocrânien, environ 610 cm³, est le plus élevé mesuré chez l’espèce. La découverte d’une seconde concentration de naledi, dans une salle séparée, a renforcé l’idée que l’accumulation n’était pas un accident isolé.
Anatomie et morphologie
La capacité crânienne va de 465 à 610 cm³, celle d’un australopithèque, moins de la moitié de la nôtre. La taille moyenne est estimée à 1,44 m, pour une masse d’environ 40 kg.

Le crâne, pourtant, est clairement celui d’un Homo : voûte arrondie, bourrelet sus-orbitaire marqué mais séparé du front par un sillon, face peu projetée, dents de petite taille. Le cerveau, petit, présente une organisation du lobe frontal qui rappelle celle des autres Homo, selon l’étude des empreintes endocrâniennes publiée en 2018 par Ralph Holloway et ses collègues.
Le squelette est une mosaïque. Les pieds sont presque indiscernables des nôtres, faits pour la marche. Les jambes aussi, longues et fines. Mais les épaules sont orientées vers le haut, le thorax est évasé vers le bas comme chez les australopithèques, et le bassin, large, rappelle lui aussi des formes anciennes.
Mains, pieds et dents
La main dite H1, une main droite d’adulte retrouvée en connexion, compte 26 des 27 os de la main ; seul manque un petit os du poignet, le pisiforme. Étudiée par Tracy Kivell et ses collègues en 2015, elle possède un pouce long et robuste et un poignet de type moderne, proches de ceux de Néandertal et de l’humain actuel, capables d’une prise de précision.

Mais les doigts sont très courbes, plus que chez la plupart des australopithèques. Cette courbure se forme pendant la vie, sous l’effet des contraintes : elle indique une pratique régulière de la grimpe ou de la suspension.
Le pied a été décrit à partir de 107 éléments, dont un pied droit d’adulte presque complet. Le gros orteil est aligné sur les autres, la cheville et le talon sont modernes : un pied de marcheur. Seuls les orteils, un peu plus courbes, et une voûte plantaire peut-être moins marquée le distinguent du nôtre.
Les dents racontent autre chose. Une étude de 2017 a relevé des éclats d’émail sur environ 44 % des dents, une proportion bien supérieure à celle des autres hominines. L’usure suggère une alimentation riche en particules dures : graviers, sable collé à des racines ou tubercules non lavés.
La datation qui a tout changé
Lors de la publication de 2015, l’âge était inconnu. Tout le monde supposait un fossile ancien, deux millions d’années peut-être, au vu du cerveau. Une analyse statistique de 2016, fondée sur la seule morphologie, proposait encore un âge probable d’environ 900 000 ans.
En 2017, l’équipe du géologue Paul Dirks publie les résultats. Les sédiments ont été datés par luminescence optiquement stimulée, les planchers de calcite par l’uranium-thorium et le paléomagnétisme, et trois dents ont été datées directement par la combinaison des séries de l’uranium et de la résonance de spin électronique. Le verdict : 335 000 à 236 000 ans. Le choc a été considérable.
Une étude de 2021 sur les planchers de calcite du réseau a resserré la fourchette, plaçant l’âge minimal autour de 241 000 ans. Les restes de la chambre Lesedi, eux, ne sont pas encore datés.
Cela signifie qu’une espèce au cerveau d’australopithèque vivait encore en Afrique australe alors qu’Homo sapiens apparaissait au Maroc, à Jebel Irhoud, et que Néandertal occupait l’Europe. La taille du cerveau ne suffit donc pas à situer un fossile dans le temps, un présupposé qui avait cours depuis un siècle.
Comment sont-ils arrivés là ?
C’est la question centrale, et elle n’est pas résolue. Aucun autre accès à la chambre Dinaledi n’a été identifié. On n’y trouve presque aucun os d’animal, hormis quelques restes d’oiseaux et de rongeurs. Les os humains ne portent ni traces de dents de carnivores ni marques de transport par l’eau. Il n’y a pas de sédiment charrié en masse.

Une chute accidentelle collective, une inondation, l’action d’un carnivore, un piège naturel : chaque hypothèse bute sur un fait. Reste le dépôt délibéré des corps, proposé dès 2015, qui expliquerait tout, mais qui suppose que des hominines à petit cerveau aient franchi des passages étroits et une fissure verticale, dans l’obscurité totale, en portant leurs morts.
En 2021, la découverte de Leti (de Letimela, « la perdue » en setswana) a relancé le débat. Il s’agit de 28 fragments de crâne et de six dents d’un enfant mort vers 4 à 6 ans, trouvés dans un boyau de seulement 15 cm de large, une douzaine de mètres au-delà de la chambre Dinaledi. Ni l’eau ni un prédateur ne semblent l’y avoir porté.
Sépultures et gravures : un dossier contesté
En juin 2023, l’équipe de Lee Berger a annoncé bien davantage, dans trois prépublications d’eLife parues en même temps qu’un documentaire grand public : des inhumations volontaires, avec des corps déposés dans des fosses creusées, et des gravures géométriques sur une paroi de l’antichambre Hill, à proximité.
L’accueil de la communauté scientifique a été très critique. Les relecteurs ont jugé que les prétendues fosses n’étaient pas démontrées (un creusement se prouve par la lecture stratigraphique de son remplissage, pas par la position des os) et que les gravures n’étaient pas datées. Rien ne prouvait non plus qu’elles soient l’œuvre de naledi.
En 2024, María Martinón-Torres, Michael Petraglia, Andy Herries et Diego Garate ont publié dans le Journal of Human Evolution une critique concluant à l’absence de preuve d’inhumation et de gravures. La même année, Kimberly Foecke, Alain Queffelec et Robyn Pickering ont réanalysé les données géochimiques des sédiments, sans retrouver les différences censées signaler une fosse.
En 2025, une version profondément révisée de l’article sur les sépultures est publiée dans eLife. Elle décrit deux structures principales, l’une dans la chambre Dinaledi (« Feature 1 »), l’autre dans l’antichambre Hill, où un adolescent a été prélevé en bloc avec une pierre de forme allongée près de la main. L’évaluation éditoriale reste partagée : un relecteur juge l’inhumation intentionnelle démontrée, un autre estime les preuves encore incomplètes.
En l’état, l’accumulation elle-même demeure un fait remarquable. Le geste funéraire, lui, est défendu par ses découvreurs et contesté par de nombreux spécialistes. Les gravures attendent toujours une datation.
Place dans la lignée
La combinaison de caractères ne correspond à aucune espèce connue. Les analyses phylogénétiques s’accordent pour placer naledi dans le genre Homo, mais pas sur sa position exacte : une étude de 2016 n’a pu écarter ni une parenté proche avec Homo habilis, ni avec Homo erectus, ni même avec les lignées plus récentes.
L’hypothèse la plus répandue en fait une lignée détachée tôt, peut-être autour de deux millions d’années, ayant survécu longtemps en Afrique australe sans évoluer vers un grand cerveau. D’autres chercheurs envisagent une origine plus récente, avec une réduction secondaire de la taille du corps et du cerveau, comme on le suppose pour Homo floresiensis.
Aucune analyse ADN n’a abouti à ce jour : le climat sud-africain et l’âge des fossiles rendent la conservation du matériel génétique très improbable. La question se jouera sur l’anatomie et sur de nouveaux fossiles.
Ce qu’il nous apprend
Naledi défait deux idées reçues d’un coup. La première : l’évolution humaine ne serait pas une marche vers le gros cerveau, plusieurs lignées s’en sont passées et ont duré. La seconde : les capacités techniques ou symboliques ne se déduiraient pas d’un volume crânien.
Il rappelle aussi qu’à 300 000 ans, l’Afrique abritait au moins trois formes humaines très différentes : les premiers sapiens, naledi et, en Zambie, l’homme de Kabwe. Nous avons l’habitude d’un monde à une seule espèce humaine ; c’est une situation historiquement anormale.
Où voir les fossiles
Les originaux sont conservés à l’Evolutionary Studies Institute de l’université du Witwatersrand, à Johannesburg. Ils ont été montrés au public à Maropeng, le centre d’accueil du Berceau de l’Humanité : en mai 2017, l’exposition « Almost Human » y présentait près d’un millier de fossiles originaux, dont deux squelettes presque complets.
Des moulages et des reproductions imprimées en 3D figurent dans de nombreux musées d’histoire naturelle. Et chacun peut consulter les modèles 3D mis en ligne par l’équipe sur la plateforme MorphoSource.
Chronologie de la recherche
- 13 septembre 2013 : Rick Hunter et Steven Tucker découvrent la chambre Dinaledi.
- Novembre 2013 : première campagne de fouille des « astronautes du sous-sol ».
- Mars 2014 : seconde campagne ; l’ensemble atteint environ 1 550 fossiles.
- Septembre 2015 : description de l’espèce et du contexte géologique dans eLife.
- Octobre 2015 : publication de la main et du pied dans Nature Communications.
- Mai 2017 : datation à 335 000 à 236 000 ans, et publication de la chambre Lesedi et de Neo.
- 2021 : description du crâne de l’enfant Leti ; nouvelles datations des planchers de calcite.
- Juin 2023 : annonce de sépultures et de gravures, très critiquée.
- 2024 : critiques publiées dans le Journal of Human Evolution et dans PaleoAnthropology.
- 2025 : version révisée de l’article sur les sépultures dans eLife.
Ce qu’il reste à trouver
Des outils associés : on n’en a aucun de façon certaine, et l’on ignore si naledi taillait la pierre, alors que des outils du Middle Stone Age sont connus dans la région à la même époque. Une démonstration stratigraphique convaincante du mode de dépôt. Une datation des restes de Lesedi et des gravures.
Le réseau de Rising Star continue d’être exploré, et chaque campagne livre de nouveaux ossements. Il faudrait aussi trouver naledi ailleurs, dans une autre grotte ou un site de plein air : tant qu’il reste confiné à un seul réseau souterrain, sa vie à la surface demeure presque entièrement inconnue.
Pour aller plus loin
- Berger L. R. et al., 2015, « Homo naledi, a new species of the genus Homo from the Dinaledi Chamber, South Africa », eLife.
- Dirks P. H. G. M. et al., 2015, contexte géologique et taphonomique de la chambre Dinaledi, eLife.
- Kivell T. L. et al., 2015, la main de Homo naledi, Nature Communications.
- Harcourt-Smith W. E. H. et al., 2015, le pied de Homo naledi, Nature Communications.
- Dembo M. et al., 2016, relations évolutives et âge de Homo naledi, Journal of Human Evolution.
- Dirks P. H. G. M. et al., 2017, « The age of Homo naledi and associated sediments in the Rising Star Cave », eLife.
- Hawks J. et al., 2017, nouveaux restes de la chambre Lesedi, eLife.
- Towle I. et al., 2017, éclats d’émail dentaire chez Homo naledi, American Journal of Physical Anthropology.
- Holloway R. L. et al., 2018, l’endocrâne de Homo naledi, PNAS.
- Robbins J. L. et al., 2021, datation des planchers de calcite de Rising Star, Chemical Geology.
- Brophy J. K. et al., 2021, crâne d’enfant (Leti) de Rising Star, PaleoAnthropology.
- Martinón-Torres M., Garate D., Herries A. I. R., Petraglia M. D., 2024, critique des inhumations et gravures, Journal of Human Evolution.
- Foecke K. K., Queffelec A., Pickering R., 2024, réanalyse sédimentaire, PaleoAnthropology.
- Berger L. R. et al., 2025, « Evidence for deliberate burial of the dead by Homo naledi », eLife (version révisée).
- Smithsonian National Museum of Natural History, programme Human Origins, fiche Homo naledi.
Sites & fossiles majeurs
Rising Star (Afrique du Sud)












