En 1868, un chasseur de Santillana del Mar, Modesto Cubillas, poursuit son chien dans un éboulis et découvre une ouverture. La grotte s’appellera Altamira. Personne, pendant onze ans, n’y voit autre chose qu’un trou dans un pré.

Marcelino Sanz de Sautuola, propriétaire terrien et juriste de formation, y descend une première fois en 1875. Il cherche ce que l’on cherchait alors : des silex, des os, les restes tangibles d’une humanité ancienne. En 1879, il revient avec sa fille María. Lui creuse le sol, tête baissée. L’enfant, elle, lève les yeux.

Ce qu’elle voit au plafond, Sautuola sera le premier au monde à l’attribuer à des artistes du Paléolithique. Il publiera l’année suivante. Et il passera les neuf années qui lui restent à vivre traité de naïf, puis de complice d’une supercherie.

Nous l’avons imaginé chez lui, en Cantabrie, quelques mois avant sa mort.

Don Marcelino, racontez-nous ce jour de 1879.

Je fouillais le sol de l’entrée, à la recherche d’outils. Ma fille m’accompagnait, elle s’ennuyait un peu, elle jouait avec la lampe. Et soudain elle m’appelle. Elle avait vu ce que je ne voyais pas, parce que je regardais mes pieds et qu’elle regardait en l’air : des bêtes, sur la voûte, rouges et noires, si vivantes qu’elle les prit pour du bétail. Il a fallu une enfant qui ne cherchait rien pour trouver ce que je cherchais.

Vous comprenez tout de suite ce que vous avez sous les yeux ?

Pas tout de suite, non. Il m’a fallu plusieurs jours et beaucoup de va-et-vient. Mais j’avais vu, à l’Exposition de Paris en 1878, des os gravés d’animaux, exhumés des couches paléolithiques françaises. Et là, sur ce plafond, je reconnaissais la même main : le même trait sûr, la même façon de rendre le poil et le mouvement. J’ai raisonné simplement. Si ces gens gravaient l’os, pourquoi n’auraient-ils pas peint la pierre ?

Bison polychrome peint sur la voûte de la grotte d’Altamira
La voûte d’Altamira : des bisons peints en rouge et noir, épousant les reliefs de la roche. Sautuola fut le premier à y reconnaître la main d’artistes du Paléolithique. · domaine public

Vous publiez en 1880. Que vous répond la science ?

Rien, d’abord. Puis tout, et par le pire côté. Mon petit livre était modeste, quelques feuillets sur les objets préhistoriques de la province de Santander, et la grotte n’en occupait qu’une part. Le congrès de Lisbonne, cette même année, a tranché sans venir voir. On a jugé mon plafond depuis un fauteuil, à mille kilomètres de là.

Et le mot de « faux » est prononcé.

Il l’a été, oui. On a fait remarquer que ces couleurs étaient trop fraîches, ces bêtes trop belles, ce trait trop savant pour des sauvages. On a rappelé qu’un peintre avait séjourné chez moi peu avant. Le raisonnement se tenait, si l’on tenait d’abord pour acquis que l’homme du Paléolithique était une brute. Ce n’est pas mon plafond qu’on refusait : c’est l’idée qu’un homme si ancien pût être un artiste.

Personne ne vous a soutenu ?

Si. Juan Vilanova y Piera, professeur à Madrid, est venu, a regardé, et m’a cru. Il a défendu Altamira dans les congrès et dans les journaux, avec une constance que je n’oublie pas. Nous étions deux contre l’Europe savante. Deux, cela ne suffit pas quand ceux d’en face n’ont pas besoin de se déplacer pour avoir raison.

Qu’est-ce qui a été le plus dur ?

Le soupçon, monsieur. Pas la contradiction, le soupçon. Qu’on me dise « vous vous trompez », je l’aurais accepté ; c’est le métier. Mais on m’a dit « vous mentez ». On a insinué que j’avais peint moi-même, ou fait peindre, ce plafond, pour me donner une gloire. Je suis un homme de province, sans chaire ni titre, et cela m’a servi de preuve à charge : l’amateur qui trouve un trésor est forcément un tricheur. J’ai vécu neuf ans avec cette tache sur mon nom.

Vous saviez que la suite vous donnerait raison ?

Je le croyais. Croire, ce n’est pas savoir. J’ai attendu que quelqu’un trouve ailleurs ce que j’avais chez moi ; car une découverte isolée n’est jamais qu’une bizarrerie, et il en faut deux pour faire une vérité. Cela est arrivé, mais après moi. La Mouthe, Les Combarelles, Font-de-Gaume : dans les années quatre-vingt-dix, la France a sorti de ses propres grottes des figures peintes et gravées, scellées sous des couches intactes. Cette fois, on ne pouvait plus parler de peintre de passage.

Et Cartailhac, votre adversaire le plus rude, a fini par écrire son « mea culpa ».

En 1902. Quatorze ans après ma mort. Il l’a écrit noir sur blanc, dans sa propre revue, et il faut lui reconnaître ce courage : il ne s’est pas contenté de changer d’avis en silence, il a signé son erreur. Beaucoup n’en font pas autant. Mais il a fallu qu’il vienne voir. Vingt-trois ans plus tôt, personne n’avait pris le train.

Un enseignement ?

Deux, si vous permettez. Le premier est pour les savants : allez voir. Le jugement rendu sans le déplacement n’est pas de la science, c’est de l’opinion en habit. Le second est pour tous les autres : quand une enfant vous dit qu’elle voit quelque chose au plafond, levez la tête.

Pour aller plus loin

La grotte d’Altamira est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1985, extension en 2008 à dix-sept autres grottes ornées du nord de l’Espagne. Sa voûte polychrome, longue d’une vingtaine de mètres, compte des bisons, des chevaux, une biche et des mains négatives.

La grotte originale n’est plus visitable librement : le souffle des visiteurs a failli la détruire. On visite aujourd’hui la « Neocueva », réplique exacte installée au Museo Nacional y Centro de Investigación de Altamira, à Santillana del Mar, en Cantabrie.

Prochain épisode des Voix de la Préhistoire : Dorothy Garrod, la première femme professeur de Cambridge, et les ouvrières palestiniennes dont personne n’a retenu le nom.