« À l’époque, on mourait à trente ans. » En bref : le chiffre existe, mais il ne veut pas dire ce qu’on lui fait dire. C’est une espérance de vie à la naissance, une moyenne écrasée par la mortalité infantile, et pratiquement personne ne mourait à trente ans. Celui qui franchissait l’enfance pouvait atteindre un âge que nous jugerions respectable.

Le piège de la moyenne

Prenons un exemple volontairement caricatural, mais qui montre le mécanisme. Dans un groupe de dix personnes, cinq meurent avant cinq ans et cinq vivent jusqu’à cinquante-cinq ans. Additionnons, divisons : l’espérance de vie à la naissance est de trente ans.

Or dans ce groupe, personne n’est mort à trente ans. La moyenne décrit une population, pas une trajectoire individuelle. Elle mélange des morts très précoces et des morts tardives, et le nombre qui en sort ne correspond à l’expérience de personne.

Une espérance de vie de trente ans ne signifie pas que les adultes mouraient jeunes. Elle signifie que beaucoup d’enfants mouraient très tôt.

C’est exactement le même contresens qu’on commet sur des périodes bien plus récentes. L’espérance de vie en France vers 1900 tournait autour de quarante-cinq ans : ce qui n’empêchait ni les grands-parents, ni les carrières longues, ni les vieillards dans les villages.

La bonne question : l’espérance de vie à quinze ans

Les démographes disposent d’un outil pour contourner le problème : l’espérance de vie conditionnelle. On ne demande plus « combien de temps vit un nouveau-né en moyenne ? », mais « combien de temps vit encore quelqu’un qui a déjà atteint quinze ans ? ».

Le résultat change radicalement. Une fois franchies les premières années, sevrage, infections, accidents, le risque de mourir chute et reste faible pendant des décennies. Les populations de chasseurs-cueilleurs étudiées par les ethnographes montrent régulièrement des individus dépassant soixante ou soixante-dix ans.

Un biais que les os aggravent

Il faut ajouter un problème proprement archéologique, et il pousse dans le même sens. Estimer l’âge d’un squelette adulte est difficile, et l’imprécision augmente avec l’âge.

Chez un enfant, on lit l’âge dans la formation des dents et la soudure des os : la marge est de quelques mois. Chez un jeune adulte, on s’appuie sur les dernières soudures, la symphyse pubienne, les surfaces auriculaires : la marge passe à quelques années. Passé cinquante ans, les indicateurs saturent : un individu de 55 ans et un individu de 75 ans se ressemblent beaucoup, et les méthodes classiques ont tendance à rajeunir systématiquement les vieux.

Ajoutez que les vieillards sont fragiles, donc mal conservés, et vous obtenez un registre fossile qui sous-représente structurellement les personnes âgées. La préhistoire paraît jeune en partie parce que nous ne savons pas y reconnaître la vieillesse.

Ce qui a vraiment changé, et quand

Cela ne veut pas dire que rien n’a bougé. Une étude devenue classique, publiée par Rachel Caspari et Sang-Hee Lee dans les PNAS en 2004, a mesuré autre chose que l’âge moyen : le rapport entre adultes âgés et jeunes adultes dans de larges échantillons fossiles, des australopithèques au Paléolithique supérieur.

Le résultat est net : ce rapport augmente lentement, puis bondit au Paléolithique supérieur. Pour la première fois, il devient courant de vivre assez longtemps pour connaître ses petits-enfants.

Les auteurs en tirent une conséquence sociale, et c’est le vrai enjeu du sujet : des grands-parents, ce sont des porteurs de mémoire ; la saison où la rivière est franchissable, la sécheresse d’il y a quarante ans, la façon de faire qu’on n’a pas eu l’occasion d’enseigner cette année. La longévité n’allonge pas seulement les vies : elle épaissit la culture.

Des vieillards, on en connaît

Les fossiles fournissent des cas précis, et ils sont parlants. Le Vieillard de La Chapelle-aux-Saints, néandertalien de Corrèze, avait perdu presque toutes ses dents de son vivant, les alvéoles sont refermées, signe que la perte remontait à des années, souffrait d’arthrose sévère et n’aurait pas pu mastiquer seul. Il a été nourri, puis enterré. Son âge ? Autour de la quarantaine : « vieux » pour son groupe, pas pour nos catégories.

À Shanidar, en Irak, un homme au bras droit atrophié et amputé, sourd d’une oreille, borgne peut-être, a survécu des années à des blessures qui l’empêchaient de subvenir à ses besoins. À Man Bac, au Viêt Nam, un homme paralysé a été maintenu en vie une décennie.

Ces individus disent deux choses à la fois : qu’on pouvait vieillir, et qu’on vieillissait parce que les autres le permettaient.

La formule juste

Si l’on veut être exact : la mortalité infantile était très élevée, l’espérance de vie à la naissance basse, et l’âge au décès des adultes bien plus élevé que le chiffre de trente ans ne le suggère. Vieillir était possible, plus rare qu’aujourd’hui, et probablement précieux.

Dire « ils mouraient à trente ans » revient à confondre la fragilité des tout-petits avec la fin de vie des adultes. Ce sont deux histoires différentes, et la seconde est plus longue qu’on ne le croit.

Questions fréquentes

Les hommes préhistoriques mouraient-ils vraiment à trente ans ?
Non. Le chiffre de trente ans correspond à une espérance de vie à la naissance, c’est-à-dire une moyenne fortement abaissée par la mortalité infantile. Un individu ayant franchi l’enfance pouvait vivre bien au-delà, et des cas de personnes de plus de soixante ans sont documentés.

Pourquoi l’espérance de vie préhistorique est-elle si basse ?
Parce qu’une part importante des enfants mouraient avant cinq ans. Une moyenne qui additionne des décès à un an et des décès à soixante ans donne un résultat qui ne correspond à l’expérience de personne. Les démographes utilisent pour cela l’espérance de vie conditionnelle, calculée à partir de quinze ans.

Comment estime-t-on l’âge d’un squelette préhistorique ?
Par la formation dentaire et la soudure des os chez les enfants, par la symphyse pubienne et les surfaces auriculaires chez les adultes. La précision décroît avec l’âge : au-delà de cinquante ans, les indicateurs saturent et les méthodes tendent à sous-estimer l’âge réel, ce qui rend la vieillesse difficile à reconnaître dans le registre fossile.

Y a-t-il eu un moment où l’on a commencé à vivre plus vieux ?
Une étude de Rachel Caspari et Sang-Hee Lee, parue dans les PNAS en 2004, montre que le rapport entre adultes âgés et jeunes adultes augmente fortement au Paléolithique supérieur. C’est à ce moment qu’il devient courant de vivre assez longtemps pour connaître ses petits-enfants.

Pour aller plus loin : Le Vieillard de La Chapelle-aux-Saints et L’homme brisé de Shanidar.