Un fémur et un tibia repêchés par des chalutiers dans le détroit des Pescadores, à Taïwan, viennent d’être attribués aux Dénisoviens par l’analyse de leurs protéines. Ce sont les premiers os de membres connus pour cette humanité, et ils appartenaient à des individus d’environ 1,80 m pour 80 kilos.
Des Dénisoviens, on ne connaissait presque rien de physique. Depuis leur identification en 2010 par un simple fragment de phalange de la grotte de Denisova, dans l’Altaï, cette humanité sœur des Néandertaliens est surtout une signature génétique : on la retrouve dans l’ADN des populations actuelles d’Océanie et d’Asie, on sait qu’elle a divergé de la lignée néandertalienne il y a environ 550 000 ans, mais son corps restait invisible. Quelques dents, une mandibule, un fragment de crâne, une phalange : aucun os de bras ni de jambe.
Repêchés par des chalutiers
Deux préprints déposés le 8 août 2026 changent cela. Les fossiles concernés, baptisés Penghu 2 (un fémur) et Penghu 3 (un tibia), ne viennent pas d’une fouille mais du fond du détroit des Pescadores, ce bras de mer entre Taïwan et le continent chinois qui n’était qu’une plaine émergée pendant les basses eaux glaciaires. Les chaluts y remontent depuis des décennies une faune pléistocène abondante : éléphants, cerfs, buffles, hyènes, et, parfois, des humains.
C’est du même gisement sous-marin qu’était sortie la mandibule Penghu 1, dont l’analyse des protéines avait révélé en 2025, dans Science, qu’elle appartenait à un Dénisovien mâle. Les deux nouveaux os ont été identifiés par la même méthode : la paléoprotéomique, qui lit les protéines résiduelles de l’os quand l’ADN, lui, a disparu. Dans les climats chauds et humides d’Asie du Sud-Est, c’est souvent la seule voie possible.
Des jambes parmi les plus robustes du Pléistocène
Le constat morphologique est net : ces os figurent parmi les plus grands os de jambe connus pour l’ensemble du genre Homo au Pléistocène. Les estimations données par l’équipe de Yousuke Kaifu situent ces individus autour de 1,80 m et 80 kg ; au-dessus des Homo erectus asiatiques antérieurs, et au-dessus des Homo sapiens du Pléistocène supérieur de la même région.
Deux conséquences en découlent. D’abord, cela contrarie l’attente d’une règle de Bergmann appliquée aux humains fossiles, selon laquelle la taille du corps devrait décroître à mesure qu’on descend vers les latitudes chaudes : ces Dénisoviens du sud sont grands. Ensuite, les auteurs suggèrent que le gros cerveau dénisovien, déduit des rares restes crâniens, découle au moins en partie de ce grand corps ; un cerveau proportionné plutôt qu’exceptionnel.
Un détail anatomique retient leur attention : le fémur porte un pilastre marqué, cette crête osseuse à l’arrière de la diaphyse qui se développe avec certaines sollicitations mécaniques. Le trait est courant chez les Homo sapiens du Paléolithique supérieur, rare chez les humains archaïques. Les auteurs y voient soit une convergence de comportement, soit la trace d’un flux de gènes des seconds vers les premiers.
45 000 ans, ou plus de 160 000 ?
Le second préprint apporte la datation, et une belle épine. Le radiocarbone place Penghu 3 autour de 45 000 ans, quand les Homo sapiens étaient déjà largement installés dans le sud de l’Asie. Or des analyses antérieures par séries de l’uranium avaient suggéré, pour ce gisement, un âge supérieur à 160 000 ans. Un écart d’un facteur quatre, qui met en cause la méthode plutôt que le fossile ; un os resté longtemps sous l’eau échange des éléments avec le sédiment, ce qui perturbe les séries de l’uranium.
Si la date récente tient, elle fait de Penghu 3 l’un des tout derniers Dénisoviens connus, contemporain de populations d’hommes modernes déjà présentes dans la région.
Un mangeur de viande en milieu ouvert
Les isotopes stables complètent le portrait. L’individu vivait dans un écosystème dominé par des plantes dites en C4, savanes, plaines inondables, milieux ouverts, et consommait une forte proportion de protéines animales, dans des proportions comparables à celles de certains Néandertaliens européens. Aucune trace nette, en revanche, d’une exploitation des ressources aquatiques, alors même que la mer n’était pas loin.
Pour la première fois, les Dénisoviens cessent d’être une signature dans notre ADN pour devenir des corps : grands, lourds, et carnivores.
Une réserve, et elle est de taille
Ces deux travaux sont des préprints déposés sur bioRxiv, non encore relus par les pairs. Les données, les identifications protéiques et les datations devront passer l’examen de la communauté avant d’être tenues pour acquises, et l’histoire récente de la paléoanthropologie montre que la relecture modifie parfois les conclusions. Nous les rapportons parce que le dossier est solidement documenté et signé par les équipes qui avaient déjà établi le statut dénisovien de Penghu 1 ; nous y reviendrons à la publication définitive.