Crue, elle est fibreuse, âcre, presque impossible à mâcher. Glissée sous la cendre chaude et oubliée là un moment, elle devient tendre, se pèle du bout des doigts et se partage. Il y a 170 000 ans, dans une grotte des monts Lebombo, à la frontière de l’Afrique du Sud et de l’Eswatini, les premiers Homo sapiens faisaient déjà cuire des racines.
Le lieu s’appelle Border Cave. C’est l’un des rares sites au monde à conserver une stratigraphie continue sur 200 000 ans, et un sédiment assez sec pour que des végétaux y traversent le temps. Dans le fond des foyers, l’équipe de Lyn Wadley, de l’université du Witwatersrand, a mis au jour en 2020 quelque chose que personne n’avait vu : cinquante-cinq rhizomes carbonisés, entiers, identifiables; ceux d’Hypoxis angustifolia, une petite plante à fleur jaune que l’on trouve encore aujourd’hui dans toute l’Afrique australe.
Entiers : le détail compte. Ces racines n’ont pas brûlé par accident au milieu d’un incendie ; elles ont été apportées là, déposées dans les cendres, et une partie a été oubliée. On tient donc, du même coup, un aliment, un mode de cuisson, et un geste : rapporter au camp de quoi nourrir les autres.
Nous avons imaginé la voix d’une femme de Border Cave, son bâton à fouir posé contre la paroi.
On imagine toujours vos contemporains en chasseurs. Vous, vous rentrez avec des racines.
Les hommes rentrent parfois avec une bête, et ce jour-là on en parle longtemps. Moi je rentre tous les jours. C’est une différence qui ne se raconte pas, mais dont tout le monde vit. Une antilope, c’est une fête ; une racine, c’est demain, et après-demain, et le jour où il n’y a rien eu. On se souvient des fêtes. On tient par l’ordinaire.
Comment sait-on qu’il y a une racine sous ses pieds ?
À la fleur. Une petite étoile jaune, six pointes, qui ne paie pas de mine dans l’herbe. Elle dit : creuse ici. C’est un savoir qui ne s’invente pas ; ma mère me l’a montré, comme sa mère à elle. Il faut connaître la saison, il faut connaître le sol, il faut savoir laisser les petites en terre pour l’an prochain. Et il faut un bâton dur, la pointe passée au feu pour qu’elle ne s’émousse pas. Ce bâton est mon outil, exactement comme leur épieu est le leur.
Et il faut cuire.
Il faut cuire, sinon autant mâcher du bois. Crue, la chose se défend : elle est dure, elle râpe la langue, elle ne rend presque rien. Sous la cendre, tout change. La peau se fend, l’intérieur devient farineux et doux, et un enfant qui n’a plus sa mère peut l’avaler. Un vieux sans dents aussi. La cendre, chez nous, c’est ce qui permet aux faibles de manger comme les autres.

Combien de temps ?
Le temps qu’il faut. On ne compte pas ; on regarde. On enfonce les racines dans les braises couvertes, on les laisse, on va faire autre chose. Quand la peau se détache, c’est prêt. Il y en a toujours qui restent au fond, oubliées, celles que vous avez retrouvées, sans doute. Nous n’étions pas des gens ordonnés.
Pourquoi les rapporter à la grotte ? Vous pourriez les manger sur place.
(Un temps.) Parce que je ne mange pas seule. Voilà tout. Ce que je déterre est trop peu pour faire un repas là où je le trouve, et trop précieux pour être avalé debout. On rapporte, on met sous la cendre, on attend ensemble, on se répartit. Le feu n’est pas seulement ce qui cuit : c’est l’endroit où l’on revient. Je crois que c’est ce qui vous étonnera le plus, quand vous nous regarderez de loin : nous étions déjà des gens qui rentrent.
Cette plante existe encore. Toujours la même ?
Alors vous savez creuser. Tant mieux. Elle pousse partout, elle ne demande ni pluie régulière ni bonne terre, elle revient d’elle-même chaque année au même endroit. Un peuple qui marche a besoin d’une nourriture qui ne bouge pas. Nous l’avions.
Qu’aimeriez-vous que l’on retienne ?
Que les grands récits que vous ferez de nous parleront de chasses, de pointes, de courage. Et que pendant ce temps-là, tous les jours, quelqu’un est allé creuser. Regardez la cendre plutôt que les lances : c’est là qu’on trouve les femmes, les vieux et les enfants, c’est-à-dire presque tout le monde.
Pour aller plus loin
Publiée dans Science en 2020, l’étude de Lyn Wadley et de ses collègues fait de Border Cave le plus ancien témoignage direct de consommation de féculents cuits par Homo sapiens. L’argument est simple et fort : on ne retrouve pas des fragments dispersés, mais des rhizomes entiers, carbonisés dans les foyers, appartenant tous à la même espèce comestible.
L’enjeu dépasse le menu. Un féculent fiable, disponible toute l’année, transportable et rendu digeste par la cuisson, change la donne pour un groupe humain : il sécurise l’alimentation des enfants, allège la dépendance à la chasse et rend possibles de longs déplacements. Plusieurs chercheurs y voient l’un des carburants discrets de l’expansion de notre espèce hors d’Afrique.
Border Cave a aussi livré la plus ancienne literie végétale connue, des bâtons à fouir et une sépulture d’enfant accompagnée d’un coquillage percé. C’est, au fond, un site du quotidien, et c’est ce qui le rend précieux.
Prochain épisode : à Shanidar, au Kurdistan irakien, des restes de repas carbonisés montrent que Néandertal ne se contentait pas de manger, il cherchait le goût.


