En mai 1939, l’université de Cambridge élit à sa chaire d’archéologie une femme de quarante-six ans. C’est la première fois, dans l’histoire de Cambridge comme dans celle d’Oxford, qu’une chaire échoit à une femme. Dorothy Garrod occupera la chaire Disney jusqu’en 1952.
Le détail que l’on oublie : à cette date, Cambridge ne délivrait pas encore de diplômes aux femmes. Il faudra attendre 1948. Garrod fut donc professeur d’une université qui ne reconnaissait pas pleinement ses propres étudiantes.
Avant cela, il y avait eu Gibraltar, le Kurdistan, la Bulgarie, et surtout le mont Carmel : cinq campagnes, de 1929 à 1934, dans les grottes du wadi el-Mughara, en Palestine mandataire. Des chantiers tenus par des équipes d’ouvrières recrutées dans les villages voisins.
Nous l’avons imaginée après sa retraite, ses carnets de fouille sur les genoux.
Miss Garrod, commençons par le mont Carmel. Qu’y cherchiez-vous ?
Une séquence. Pas un objet, pas un crâne : une séquence. L’Europe avait sa succession de couches, du Moustérien à l’Aurignacien, et l’on discutait de tout à partir d’elle. Il fallait savoir si le Levant racontait la même histoire ou une autre. Le wadi el-Mughara nous offrait plusieurs grottes ouvertes dans la même falaise, et dans l’une d’elles, Tabun, près de vingt-cinq mètres de dépôts empilés. Vingt-cinq mètres ! On ne creuse pas cela pour trouver ; on le creuse pour lire.
Vos équipes étaient composées de femmes. Était-ce un choix ?
Au départ, une commodité, je l’avoue : on m’a dit que les femmes des villages voisins travaillaient mieux et se plaignaient moins. Ce fut ensuite une conviction. Elles avaient l’œil, la patience, la main sûre pour dégager sans casser. Le meilleur trouveur d’une fouille n’est pas celui qui pioche le plus fort, c’est celui qui s’arrête au bon moment. Elles s’arrêtaient au bon moment.

Vous parlez d’une ouvrière en particulier, Yusra.
Elle était de celles qui voyaient. C’est elle qui a repéré, dans la paroi de Tabun, ce qui allait devenir l’un des crânes néandertaliens les plus complets jamais mis au jour. Je l’ai écrit, à l’époque, et j’en suis heureuse. Mais qu’ai-je écrit, au juste ? Un prénom. Nous connaissons par cœur le nom de ceux qui publient, et nous avons perdu celui de la femme qui a trouvé. C’est une des choses dont je ne suis pas fière.
Que contenaient ces grottes ?
Deux humanités, presque voisines. À Tabun, une femme néandertalienne, presque entière, l’une des plus anciennes sépultures connues de son espèce. À Skhul, que fouillait mon collègue McCown, une dizaine d’individus d’allure moderne. Deux formes d’hommes dans la même falaise, à quelques centaines de mètres l’une de l’autre. Nous n’avions pas les moyens de dater finement, alors nous nous sommes disputés pendant des décennies pour savoir qui précédait qui, et s’ils s’étaient croisés. Nous posions la bonne question avec les mauvais outils.
Vous avez aussi donné un nom à toute une culture.
Le Natoufien, oui, d’après le wadi en-Natuf, à Shukbah, en 1928. J’y trouvais des lames de silex à lustre, des mortiers creusés dans la roche, des sépultures. Des gens qui ne cultivaient pas encore, mais qui ne bougeaient plus beaucoup : ils moissonnaient du sauvage, ils pilaient, ils enterraient leurs morts sur place. On sait aujourd’hui qu’ils sont l’antichambre de l’agriculture. Nommer une culture, voyez-vous, c’est un acte plus lourd qu’il n’en a l’air : le nom survit longtemps aux idées qu’on avait en le donnant.
Et Cambridge, en 1939 ?
Une élection, en mai, et une guerre en septembre. Je n’ai pas eu le loisir de savourer. J’ai passé une partie du conflit à interpréter des photographies aériennes pour le ministère de l’Air : cela ressemble davantage à la fouille qu’on ne croit, on cherche l’anomalie dans une surface uniforme. Quant au titre : on m’a beaucoup félicitée d’être la première. Être la première n’est pas un mérite, c’est un constat sur les autres. La vraie question est de savoir pourquoi il a fallu attendre.
Un conseil aux jeunes archéologues ?
Trois mots. Creusez lentement : le sol ne repousse pas. Publiez vos coupes, pas seulement vos trouvailles : la stratigraphie est la seule chose que vous ne pourrez jamais refaire. Et écrivez le nom de ceux qui ont trouvé. Cela ne coûte rien, et cela répare beaucoup.
Pour aller plus loin
Les grottes du wadi el-Mughara, au mont Carmel, sont inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2012 sous le nom de « Sites de l’évolution humaine au mont Carmel ». Tabun, el-Wad et Skhul se visitent au sein de la réserve de Nahal Me’arot.
Le Natoufien, que Garrod nomma en 1928, désigne une culture du Levant située grossièrement entre 12 500 et 9 500 avant notre ère : des chasseurs-cueilleurs sédentaires, moissonneurs de céréales sauvages, dont les villages précèdent l’agriculture de quelques siècles.
Prochain épisode des Voix de la Préhistoire : Robert Broom, qui commença sa plus grande fouille à soixante-dix ans, en costume trois-pièces, et donna raison à Raymond Dart.


