Dans l’histoire du Néolithique chinois, la faucille de pierre polie tient le rôle que la faucille de silex tient chez nous : celui de l’outil qui dit l’agriculture. Sur le cours moyen du fleuve Jaune, elle apparaît avec la culture de Peiligang, vers 6000 avant notre ère, et l’on tenait pour acquis qu’elle avait été mise au point pour couper le millet. Une étude publiée le 14 septembre dans les PNAS vient de reprendre la question à la base, outil par outil, et conclut autrement.

Cent quarante outils sous le microscope

L’équipe, emmenée par Ran Chen (université d’Arizona) avec Yongqiang Li (Stanford), Xingcan Chen et Wanfa Gu (Académie chinoise des sciences sociales) et Xiaoying Wu, a examiné 140 outils de pierre du site éponyme de Peiligang, à Xinzheng, dans le Henan. Deux méthodes ont été croisées : la tracéologie, qui lit sur le tranchant les polis et les stries laissés par la matière travaillée, et l’analyse des microrestes, grains d’amidon et fibres végétales restés collés à la pierre. Le tout a été confronté à des outils expérimentaux, taillés puis utilisés sur des plantes connues.

La série couvre une longue durée, du Paléolithique supérieur au Néolithique ancien, ce qui permet de suivre l’évolution des usages et non un seul instantané.

Des éclats à tout faire, puis des lames spécialisées

Les outils sur éclat du Paléolithique supérieur sont des instruments polyvalents : ils ont travaillé des végétaux comme des matières animales. Les éclats du Néolithique ancien gardent cette souplesse. Les lames à tranchant poli, elles, marquent une rupture : leurs traces renvoient presque exclusivement au monde végétal.

Mais pas au végétal qu’on attendait. Les fibres et les amidons piégés sur les faucilles et les couteaux polis montrent qu’ils ont récolté et traité des plantes fibreuses, celles dont l’écorce interne donne le lien, la corde et le fil, autant et plus que des plantes alimentaires.

L’expérience tranche

Les essais ont mesuré ce que le polissage apporte réellement. Pour couper des graminées à tige fine, comme les céréales, une lame polie ne fait guère mieux qu’un simple éclat. Pour des plantes à fibres à tige dure ou des adventices à tige épaisse, en revanche, l’écart est net : le tranchant poli est bien plus efficace, et il tient.

La faucille polie n’est pas née dans le champ de millet : elle est née là où il fallait couper dur, longtemps, sans réaffûter.

Les auteurs en tirent une lecture nouvelle de l’outil : le tranchant poli répond à des besoins élargis, la production de fibre, sans doute aussi le défrichement de la végétation, et non à la seule moisson. Le travail des plantes non alimentaires devient un moteur de la spécialisation technique, au même titre que la nourriture.

Ce que cela change, et ce que l’étude ne dit pas

Le résultat rejoint un mouvement plus large : les débuts de l’agriculture ne se résument pas à la domestication des céréales, ils réorganisent toute l’économie des plantes, y compris celles qu’on ne mange pas. Au Néolithique chinois, la corde, la natte, le tissu, la clôture demandent des fibres en quantité, et des outils pour les obtenir.

L’étude porte sur un site, Peiligang, et sur 140 pièces : elle établit une tendance solide, pas une règle valable pour toute la Chine du Nord. Elle n’identifie pas non plus, espèce par espèce, toutes les plantes coupées, les microrestes ne le permettant pas toujours. Elle propose une hypothèse testable, et c’est ce qui la rend précieuse : d’autres séries de faucilles attendent le même examen.