Une découverte de spéléologues
En octobre 1993, des spéléologues explorent la grotte de Lamalunga, dans le plateau calcaire de la Murge, à quelques kilomètres d’Altamura, dans les Pouilles. Au bout d’un puits d’une dizaine de mètres puis d’un étroit boyau, dans une petite chambre reculée, ils aperçoivent un crâne qui affleure à peine de la roche. Autour, des os longs, des côtes, une partie du bassin : un squelette humain presque entier, figé dans un décor de concrétions.
La scène est saisissante. Les os sont recouverts de petites excroissances de calcite, que les géologues appellent « concrétions coralloïdes » ou « en pop-corn ». L’eau qui ruisselle dans le karst depuis des dizaines de millénaires a déposé, goutte après goutte, une gangue minérale qui soude chaque os à la paroi. L’hypothèse la plus souvent avancée est que cet homme est tombé dans une cavité dont il n’a pas pu ressortir, et qu’il y est mort. Son corps, hors de portée des charognards, est resté en place.

Pourquoi on ne l’a jamais sorti de la grotte
Trente ans plus tard, l’Homme d’Altamura est toujours au fond de Lamalunga. Le décrocher reviendrait à briser des os devenus solidaires de la roche, et à détruire le contexte qui fait sa valeur : la position du corps, les concrétions, les restes d’animaux pris dans les mêmes dépôts. Les autorités italiennes ont donc choisi de le laisser sur place, et la grotte est fermée au public.
Ce choix a un prix. Pendant plus de vingt ans, les chercheurs n’ont pu l’étudier qu’à distance, par des photographies et des relevés, sans date fiable ni analyse en laboratoire. Il a aussi fait de ce squelette un laboratoire de l’archéologie « sans contact », où chaque avancée vient d’une nouvelle technique d’observation.

Un fragment d’omoplate pour le dater et lire son ADN
La percée vient en 2015. Une équipe italienne dirigée par la généticienne Martina Lari prélève un petit fragment de l’omoplate droite, détaché du reste du squelette. Les résultats paraissent dans le Journal of Human Evolution. La datation de la calcite qui recouvre les os, par la méthode uranium-thorium, place la mort de l’individu il y a entre 172 000 et 130 000 ans environ, au Pléistocène moyen. Et l’ADN mitochondrial extrait de l’os tranche une question restée ouverte depuis 1993 : il s’agit bien d’un Néandertalien.
C’était alors l’un des plus anciens ADN néandertaliens jamais lus.
Il est devenu l’un des fossiles les mieux étudiés au monde, sans jamais quitter la grotte où il est mort.

Un Néandertalien aux traits archaïques
Les études suivantes ont été menées sur place, avec des caméras, des sondes et des modèles en trois dimensions. En 2020, une équipe passe un vidéoscope dans la bouche du squelette : deux dents perdues de son vivant, quatre après sa mort, une usure marquée, et un bourrelet osseux du palais très développé, jamais décrit jusque-là chez Néandertal.
En 2023, Antonio Profico et ses collègues publient dans Communications Biology une « fouille virtuelle » du crâne : à partir de photographies et de relevés, ils l’isolent numériquement des stalactites et stalagmites qui l’enserrent. Verdict : le crâne entre dans la variabilité néandertalienne, mais il conserve des caractères plus anciens, proches de fossiles européens antérieurs, dont certains n’ont jamais été observés chez les Néandertaliens datés de 300 000 à 40 000 ans. Les auteurs y voient la marque possible d’un isolement géographique des premières populations néandertaliennes du sud de l’Italie. L’omoplate, elle aussi, se range parmi les Néandertaliens, avec une particularité de son bord externe rarement observée.

Le premier nez fossile conservé
La dernière étude en date a fait grand bruit. En novembre 2025, Costantino Buzi, Antonio Profico et Giorgio Manzi publient dans les Proceedings of the National Academy of Sciences la description de la cavité nasale de l’Homme d’Altamura, explorée par endoscopie sans rien déplacer. C’est la première cavité nasale fossile conservée de toute l’histoire humaine : ses os, très fins, disparaissent presque toujours.
On attribuait aux Néandertaliens trois particularités internes du nez, censées réchauffer l’air glacial de l’ère glaciaire. Aucune n’est présente. La partie fonctionnelle de la cavité ne diffère guère de la nôtre, même si le nez vu de l’extérieur reste très différent. Pour les auteurs, la face projetée en avant des Néandertaliens n’a pas été façonnée par la respiration : c’est plutôt la respiration qui s’est accommodée de cette face.
Ce qui reste à découvrir, et où le voir
Beaucoup de questions restent ouvertes. On ignore comment cet homme est arrivé dans la cavité, et la fourchette de datation reste large. Faute de pouvoir sortir le squelette, des pans entiers de son anatomie restent inaccessibles. Chaque nouvelle technique, de la photogrammétrie à l’endoscopie, en livre un peu plus, et c’est tout l’intérêt de l’avoir laissé en place.
La grotte ne se visite pas : son entrée est aujourd’hui fermée par un dôme. Altamura présente la découverte en trois lieux : un centre de visite près de Lamalunga, le palais Baldassarre, dans le centre-ville, qui reconstitue à l’échelle la partie de la grotte où repose le squelette, et le musée archéologique national, où l’on découvre le visage de l’Homme d’Altamura grâce à une reconstitution grandeur nature réalisée par les frères Kennis. Horaires et tarifs sont à vérifier auprès des sites avant de partir.






