Un chantier de quinze siècles
Stonehenge n’a pas été bâti d’un seul geste. English Heritage, qui gère le site, décrit un monument « construit, modifié et vénéré pendant plus de 1 500 ans », soit une centaine de générations. Tout commence vers 3000 av. n. è. par un fossé circulaire creusé avec des outils en bois de cerf, la craie étant rejetée en deux talus. L’aire enclose mesure une centaine de mètres de diamètre. Juste à l’intérieur, un anneau de 56 fosses, les « trous d’Aubrey », dont le contenu reste discuté : poteaux de bois pour les uns, premières pierres pour les autres.
Vers 2500 av. n. è., le site change de nature : les grands blocs de sarsen sont dressés en cercle et en fer à cheval, avec les pierres bleues entre eux. Deux ou trois siècles plus tard, les pierres bleues sont réarrangées et l’Avenue, une allée bordée de fossés, relie le monument à la rivière Avon. Entre 1800 et 1500 av. n. è., on creuse encore deux anneaux de fosses autour des pierres, peut-être pour un réaménagement jamais achevé. Le lieu attirait déjà les hommes bien avant : des poteaux de pin y ont été plantés au Mésolithique, entre 8500 et 7000 av. n. è.

Les pierres bleues, venues du pays de Galles
Les pierres les plus petites, dites « bleues » parce qu’elles bleuissent à la cassure ou sous la pluie, pèsent chacune de 2 à 5 tonnes. Elles viennent des collines de Preseli, dans l’ouest du pays de Galles, à quelque 225 à 250 km selon les estimations. La géochimie a permis de remonter à des affleurements précis. À Carn Goedog et à Craig Rhos-y-felin, l’équipe de Mike Parker Pearson a fouillé de véritables carrières néolithiques : des coins de pierre tendre glissés dans les fissures pour détacher des piliers naturels longs parfois de quatre mètres, une plateforme de dalles pour les recevoir. Les datations placent ces extractions entre 3400 et 3000 av. n. è. environ. Pour leurs fouilleurs, ces carrières réfutent l’idée, longtemps défendue, d’un glacier qui aurait apporté les pierres bleues jusqu’à la plaine de Salisbury.
Les pierres ont-elles d’abord formé un cercle au pays de Galles ? À Waun Mawn, près des carrières, les fouilles publiées en 2021 ont révélé des fosses vides d’où au moins six pierres ont été retirées dans la préhistoire. Le cercle supposé mesurait 110 mètres de diamètre, exactement comme le fossé de Stonehenge, et son entrée regardait le lever du soleil au solstice d’été. L’empreinte pentagonale d’une fosse correspond à la section d’une pierre de Stonehenge, la n° 62. L’archéologue Timothy Darvill conteste pourtant cette lecture : selon lui, Waun Mawn pourrait n’être qu’une série de petits monuments locaux, et la thèse d’un « Stonehenge originel » démonté reste à prouver.

Les sarsens, géants du voisinage
Les blocs qui donnent au monument sa silhouette sont des sarsens, une roche siliceuse dispersée naturellement dans le sud de l’Angleterre. Ils pèsent en moyenne 25 tonnes ; la Heel Stone, la plus lourde, environ 30. En 2020, David Nash et ses collègues ont montré que 50 des 52 sarsens encore présents partagent la même signature chimique, et que leur source la plus probable est West Woods, dans le Wiltshire, à 25 km au nord. Une réanalyse publiée en 2024 a jugé qu’aucune correspondance définitive ne pouvait être établie pour le bloc qui avait servi de référence, le n° 58 ; l’équipe de Nash a contesté la méthode, et la discussion reste ouverte. Les bâtisseurs ont travaillé ces blocs comme du bois, avec des tenons, des mortaises et des assemblages à rainure et languette pour caler les linteaux.
La pierre d’autel, l’énigme écossaise
Couchée au pied du grand trilithe, aujourd’hui en partie enfouie sous deux sarsens tombés, la pierre d’autel est un bloc de grès de six tonnes. On la croyait galloise. En août 2024, Anthony Clarke et ses collègues ont daté les minuscules grains de zircon, d’apatite et de rutile qu’elle contient : leur empreinte correspond aux Vieux Grès rouges du bassin orcadien, dans le nord-est de l’Écosse, à au moins 750 km. Une étude complémentaire a exclu les îles Orcades : la source est à chercher sur le continent écossais, et elle n’est pas encore localisée. Vu les reliefs à franchir, les auteurs jugent qu’un transport par mer est le plus vraisemblable, sans preuve directe. L’idée qu’un glacier ait fait le gros du trajet a aussi été discutée, nous lui avons consacré une actualité.
« Un tel itinéraire témoigne d’un haut niveau d’organisation sociale. » Clarke et al., Nature, 2024

Traîneaux, cordes et leviers
Comment déplacer de tels blocs sans roue ni métal ? Les preuves directes manquent, et tout repose sur des indices et des expériences. À Carn Goedog, les fouilleurs imaginent des piliers descendus sur leur plateforme à l’aide de cordes, puis tirés sur des traîneaux de bois. Sur place, un habitant a raconté au géologue O. T. Jones que son père traînait des piliers de Preseli, de la taille des pierres bleues, sur une herbe brûlée par la sécheresse, pour en faire des poteaux de barrière. À Stonehenge, d’abondants déchets de taille et des percuteurs brisés montrent que les pierres étaient façonnées au nord du monument. Pour les dresser, selon English Heritage, on creusait une fosse à paroi inclinée, on faisait basculer le bloc avec des cordes en fibres végétales et probablement un cadre de bois, puis on calait le tout. Il fallait des centaines de personnes, et d’autres pour les nourrir.
Qui étaient les bâtisseurs ?
Des agriculteurs néolithiques. En 2019, l’analyse de l’ADN de 67 Néolithiques britanniques a montré que l’agriculture est arrivée en Grande-Bretagne vers 4000 av. n. è. avec des paysans venus du continent, descendants des premiers agriculteurs de l’Égée passés par la Méditerranée. Les bâtisseurs des sarsens sont leurs héritiers. Juste après, à partir de 2400 av. n. è. environ, l’arrivée de la culture campaniforme s’accompagne du remplacement d’environ 90 % du patrimoine génétique de l’île en quelques siècles.
Ils ne venaient pas tous de la plaine de Salisbury. Sur 25 défunts incinérés analysés, au moins 10 n’avaient pas vécu leurs dernières années sur la craie du Wessex ; l’ouest du pays de Galles est leur origine la plus plausible. L’étude de 131 porcs, principaux animaux des grands festins, consommés entre 2800 et 2400 av. n. è. dans quatre grands complexes du Wessex, dont les abords de Stonehenge, révèle des bêtes élevées un peu partout en Grande-Bretagne, rarement sur place.
Pourquoi ? Ce qui est établi, ce qui est supposé
Trois points sont solides. Le monument est orienté sur l’axe des solstices, lever du soleil en été, coucher en hiver ; un relief naturel suivait déjà cette direction. C’est aussi un cimetière : environ 64 incinérations ont été retrouvées, peut-être 150 à l’origine, ce qui en fait le plus grand cimetière de la fin du Néolithique dans les îles Britanniques. Enfin, la région était un lieu de rassemblement.
Le reste relève de l’hypothèse. Mike Parker Pearson voit dans Stonehenge un domaine des ancêtres, face aux cercles de bois de Durrington Walls, à 3 km, réservés aux vivants. Timothy Darvill et Geoffrey Wainwright ont proposé un lieu de guérison. En 2025, Parker Pearson et ses collègues suggèrent que la diversité lointaine des pierres incarnerait une unification de l’île. Quant aux druides, ils doivent tout aux antiquaires John Aubrey et William Stukeley, aux XVIIe et XVIIIe siècles : c’est un mythe, car les druides décrits par les auteurs antiques vivaient plus de deux millénaires après l’érection des sarsens.








