Le froid me réveille avant la lumière. Dehors, la steppe est blanche et rase à perte de vue : pas un arbre, seulement l’herbe gelée qui craque sous le vent venu du nord. Nous sommes au cœur de l’âge glaciaire. Je me redresse dans la hutte, cette coupole que mon clan a dressée avec les os de bêtes tuées depuis des générations : des crânes de mammouth alignés à la base, des mandibules empilées en épis serrés, et sur les côtés une arche faite de deux défenses recourbées. Il a fallu près de cent cinquante mammouths pour bâtir les quatre demeures de notre campement.
Le matin
Ma femme ranime le foyer au centre de la hutte. Ici, le bois est un trésor rare, presque rien ne pousse sur la steppe, alors nous brûlons l’os lui-même, ces os gras de mammouth qui rougeoient longtemps. À la lueur des braises, je vérifie mes armes : des lamelles de silex minces comme des ongles, emmanchées côte à côte dans une sagaie d’ivoire. Je passe le doigt sur un pendentif d’ambre jaune, échangé de main en main depuis des rivages que je ne verrai jamais.
Le jour levé, nous partons vers les fosses creusées autour du campement, là où nous entassons la viande gelée par le froid, nos réserves pour les lunes maigres. Car nous ne terrassons pas un mammouth chaque jour : c’est une chasse rare et dangereuse, réservée aux jeunes bêtes qu’on isole, et une seule nourrit et vêt le clan pour longtemps. Aujourd’hui, nous relevons des collets et suivons la piste d’un cheval sauvage dans la neige durcie.
Il a fallu près de cent cinquante mammouths pour bâtir les quatre demeures de notre campement; la plus vaste fait la longueur de sept hommes couchés.
À midi, le vent tombe. Accroupi à l’abri d’un talus, je taille de nouvelles lamelles en frappant un rognon de silex d’un coup sec; les éclats sautent, réguliers. Plus loin, un vieux grave à la pointe une plaque d’ivoire de traits et de signes : il y inscrit les lieux, les huttes, la rivière, une mémoire du pays que l’on se transmet. D’autres percent des dents de renard et des perles d’ivoire. Rien ne se perd : l’os devient outil, aiguille, ornement ou muraille.
Le soir
Le soir descend vite et le froid mord de nouveau. Nous rentrons les mains vides du grand gibier mais avec le cheval, et cela suffit. Autour du foyer d’os, la viande grille. Sur le crâne de mammouth dressé près de l’entrée, quelqu’un a tracé jadis des lignes d’ocre rouge; du plat de la main on en frappe la voûte creuse, et un son sourd monte dans la nuit. Le rythme appelle les récits : la bête abattue, les ancêtres, les esprits de la steppe.
La nuit venue, blottis sous les fourrures cousues à l’aiguille d’os, nous écoutons le vent racler la carcasse de notre maison. Dehors règnent le mammouth, le renne et le loup; dedans, la chaleur des braises et des corps serrés. Demain, il faudra repartir sur la neige. Mais ce soir, dans cette demeure d’ivoire et de crânes que nul froid ne renverse, nous sommes vivants, et c’est déjà une victoire arrachée à l’hiver du monde.


