C’est l’une des plus grandes révolutions de l’humanité. En bref : le feu a probablement été utilisé par Homo erectus il y a près d’un million d’années, mais les foyers vraiment incontestables datent d’environ 400 000 ans, et la capacité à produire une flamme à volonté est plus récente encore. Tout dépend de ce qu’on entend par « maîtriser ».
Utiliser le feu ou le produire : deux étapes très différentes
Il faut distinguer trois gestes, et non deux. Recueillir un feu allumé par la foudre ou un incendie de brousse. L’entretenir, ce qui suppose de le nourrir jour et nuit, de le transporter et de ne jamais le laisser mourir ; une contrainte sociale considérable. Et enfin le produire à volonté, par percussion ou par friction, ce qui rend le groupe indépendant du hasard. Entre le premier et le dernier, des centaines de milliers d’années ont pu s’écouler.
Les plus anciennes traces, et pourquoi elles se discutent
Les indices les plus anciens remontent loin : cendres et fragments d’os brûlés dans la grotte de Wonderwerk, en Afrique du Sud, il y a environ un million d’années ; petits amas de silex chauffés et de bois brûlé à Gesher Benot Ya’aqov, en Israël, vers 790 000 ans.
Ces indices sont précieux mais fragiles, car un feu naturel laisse à peu près les mêmes traces qu’un feu humain. Toute la difficulté de la discipline tient là : prouver l’intention. Les archéologues cherchent donc des faisceaux ; des os brûlés concentrés à un seul endroit plutôt que dispersés, des pierres rougies disposées en cercle, des silex chauffés à des températures qu’un feu de broussailles n’atteint pas, la même structure répétée d’un niveau à l’autre.
400 000 ans : le seuil de l’évidence
C’est à partir de cette date que les foyers structurés et récurrents se multiplient, en Europe comme au Proche-Orient. À la Grotte du Lazaret, à Terra Amata, à Qesem, on trouve des foyers utilisés et réutilisés au même emplacement pendant des générations. Le feu n’est plus un événement : il est devenu un point fixe autour duquel s’organise le campement.
Un détail parle plus que les autres : la position des foyers. Ils occupent souvent le centre de l’espace habité, et l’on retrouve autour d’eux les déchets de taille du silex ou de la découpe des carcasses. Autrement dit, on travaillait à la lumière et à la chaleur.
Homo erectus, et l’hypothèse de la cuisine
Le principal candidat au titre de premier utilisateur du feu est Homo erectus. Le primatologue Richard Wrangham en a tiré une hypothèse discutée mais féconde : la cuisson rend les aliments plus digestes et libère bien plus d’énergie, ce qui aurait permis de nourrir un cerveau plus gros tout en raccourcissant l’intestin. Les mâchoires et les dents d’erectus, plus petites que celles de ses prédécesseurs, iraient dans ce sens.
L’objection est chronologique : si la cuisson avait accompagné l’apparition d’erectus, il y a près de deux millions d’années, on devrait en trouver des traces bien avant Wonderwerk. Le débat n’est pas tranché, et c’est un bon exemple d’une hypothèse séduisante que les données peinent encore à suivre.
Néandertal, lui, savait faire du feu
Pour la production volontaire, les preuves les plus nettes viennent de Néandertal. On a retrouvé sur des sites français des bifaces de pyrite de fer portant des stries d’usure caractéristiques, obtenues en frappant la pierre contre du silex pour arracher des étincelles. Néandertal fabriquait aussi de la poix de bouleau, une colle qui exige de chauffer l’écorce à couvert autour de 350 °C : on ne réussit pas cela par hasard.
Ce que le feu a changé, au-delà de la chaleur
Le feu réchauffe, éclaire, éloigne les prédateurs et permet de cuire. Mais son effet le plus profond est peut-être social : il crée une veillée. Les études menées chez les chasseurs-cueilleurs actuels montrent que les conversations du jour portent sur l’économie et les conflits, celles du soir autour du feu sur les récits, les absents et le monde des esprits. Le foyer a peut-être moins nourri nos corps que nos histoires.
Pour aller plus loin : notre dossier La conquête du feu et la fiche Homo erectus.