Une mandibule aurignacienne trouvée en Charente au début du XXe siècle passait pour un cas douteux : sapiens ou néandertalienne, personne ne tranchait. Une équipe du Muséum national d’histoire naturelle vient de la réexaminer dent par dent, en tomographie, et conclut à Homo sapiens.

Le site des Rois, à Mouthiers-sur-Boëme, au sud d’Angoulême, occupe une place particulière dans l’histoire de la préhistoire française. Fouillé à partir de 1892, il a livré des restes humains associés à un outillage aurignacien, c’est-à-dire aux tout premiers millénaires du Paléolithique supérieur européen, entre 43 000 et 33 000 ans avant le présent. Or c’est précisément la période où les derniers néandertaliens et les premiers Homo sapiens se croisent en Europe.

D’où l’enjeu attaché au moindre fragment. Une étude antérieure avait conclu que l’attribution de la mandibule dite Les Rois 2 restait « incertaine » entre les deux espèces, et qu’elle pouvait refléter une ascendance néandertalienne récente. L’autre lecture possible était plus simple : des Aurignaciens bel et bien sapiens, mais porteurs de traits anciens, ce qui élargirait la variation connue des populations modernes.

Aurignacien, le contexte

L’Aurignacien est la première culture matérielle largement reconnue comme celle des Homo sapiens en Europe : lames retouchées, pointes en bois de cervidé, parures percées, premiers objets figuratifs. Elle succède au Moustérien des néandertaliens, et les deux se chevauchent pendant quelques millénaires selon les régions.

C’est pourquoi les restes humains associés à un outillage aurignacien sont scrutés de si près : ils servent de points d’ancrage à la chronologie du remplacement d’une espèce par l’autre. Une attribution erronée, dans un sens ou dans l’autre, se propage ensuite dans toutes les synthèses.

Ce que la tomographie a permis de mesurer

L’équipe conduite par Camille de Beauchaine, avec Marie-Hélène Becam, Florent Détroit, Fernando Ramirez Rozzi et Dominique Grimaud-Hervé, a repris le fossile avec les outils d’aujourd’hui. La micro-tomographie donne accès à ce que l’œil ne voit pas : l’épaisseur de l’émail, les proportions des tissus dentaires, et surtout la jonction émail-dentine, cette surface interne qui garde la forme originelle de la dent même lorsque l’usure a effacé le relief extérieur.

Quatre analyses ont été menées en parallèle : les mesures classiques des dents, les proportions des tissus en trois dimensions, les variations non métriques de la jonction émail-dentine, et une morphométrie géométrique de la taille et de la forme des prémolaires inférieures. Le tout comparé à un échantillon élargi de néandertaliens et d’Homo sapiens, pléistocènes comme holocènes.

Un sapiens, mais un sapiens archaïque

Le verdict est net sur un point : Les Rois 2 ne porte pas le trait dérivé caractéristique des néandertaliens. Sa morphologie dentaire est cohérente avec celle des Homo sapiens du Pléistocène supérieur, et l’attribution à notre espèce est nettement mieux étayée que l’hypothèse néandertalienne.

Le fossile n’en devient pas banal pour autant. Les auteurs soulignent qu’il se tient à la limite de la variation des populations holocènes, et qu’il conserve des caractères plésiomorphes, c’est-à-dire hérités d’un état ancestral, devenus rares chez les humains récents. Autrement dit, les premiers sapiens d’Europe ne ressemblaient pas trait pour trait à ceux d’aujourd’hui.

Un fossile ambigu ne devient pas clair parce qu’on l’a reclassé : il devient clair quand on mesure ce qui, dans la dent, ne dépend ni de l’usure ni du regard de l’observateur.

Pourquoi ce genre de révision compte

Les collections anciennes sont pleines de pièces attribuées voici cinquante ou cent ans, sur des critères que la discipline a depuis affinés. Les réexaminer coûte moins cher qu’une fouille et rapporte souvent davantage : ici, une pièce du dossier européen de la transition entre néandertaliens et modernes change de camp, sans qu’un seul mètre carré ait été creusé.