Chevaux de Lascaux, lions de Chauvet, mains négatives de Cosquer : il y a plus de 30 000 ans, dans le noir absolu des grottes, des artistes accomplis peignaient déjà. Loin du gribouillage primitif, l’art pariétal du Paléolithique révèle une pensée symbolique pleinement humaine, et nous pose une question restée sans réponse : que cherchaient-ils à dire ?

Trente mille ans de création

L’aventure est immense. Les plus anciennes peintures françaises, à la grotte Chauvet (Ardèche), remontent à 36 000 ans ; celles de Lascaux (Dordogne), les plus célèbres, à environ 20 000 ; celles d’Altamira (Espagne) ou de la grotte Cosquer, engloutie près de Marseille, s’échelonnent entre les deux. Des centaines de sites jalonnent l’Europe, de la Dordogne aux Cantabriques, sans compter l’art rupestre d’Afrique, d’Australie ou d’Indonésie, où de récentes datations rivalisent d’ancienneté. Pour dater ces œuvres, les chercheurs mesurent le carbone 14 des pigments au charbon, ou l’uranium-thorium des fines pellicules de calcite qui les recouvrent.

Un savoir-faire de maître

Rien d’improvisé dans ces images. Les peintres broyaient leurs pigments, charbon de bois et oxydes de manganèse pour le noir, ocres pour les jaunes et les rouges ,, les liaient à l’eau ou à la graisse, et les appliquaient au doigt, au tampon de fourrure, ou soufflés à travers un tube pour les mains « en négatif ». Ils gravaient, estompaient, exploitaient les reliefs de la paroi pour donner du volume au flanc d’un bison, et savaient rendre le mouvement : les chevaux de Lascaux galopent, les lions de Chauvet chassent en meute, décomposés image par image comme dans une bande dessinée. Certains panneaux ont été retouchés et complétés sur des siècles.

Mégacéros peint à Lascaux
Un mégacéros (grand cerf des tourbières) peint à Lascaux : maîtrise du trait et sens du volume. Lascaux · domaine public

Un bestiaire, pas un décor

Ce que ces artistes peignent, ce n’est presque jamais leur quotidien. Les animaux dominent, chevaux, bisons, aurochs, mammouths, rhinocéros laineux, grands félins, cerfs, bouquetins ,, souvent les plus puissants et les plus dangereux, rarement ceux qu’ils consommaient le plus (le renne, gibier principal, est quasi absent des parois). L’humain, lui, est fugace, réduit à de rares silhouettes schématiques, parfois mi-homme mi-bête comme le « sorcier » des Trois-Frères. Comme si la grotte n’était pas faite pour représenter le monde visible, mais un autre.

Signes et mains : une écriture avant l’écriture ?

À côté des bêtes prolifèrent des signes énigmatiques : points, bâtonnets, quadrillages, formes géométriques que l’on retrouve, récurrents, d’une grotte à l’autre. Et ces mains, apposées ou soufflées sur la roche par centaines, à Gargas, à Cosquer, comme autant de signatures lancées à travers le temps. À Gargas, beaucoup semblent amputées de phalanges : mutilation rituelle, engelures, ou simple jeu de doigts repliés ? Le débat n’est pas tranché. Ces répétitions de motifs suggèrent, sinon une écriture, du moins un répertoire symbolique partagé sur des milliers de kilomètres et des millénaires.

Main negative de la grotte du Pech Merle
Main « négative » et ponctuations rouges de la grotte du Pech Merle (Lot), soufflées à l’ocre autour de la main posée sur la paroi. Domaine public

Des sanctuaires dans le noir

On a longtemps cru ces grottes habitées. Erreur : on n’y vivait pas, on y venait. L’art se niche souvent loin de l’entrée, dans des recoins profonds et difficiles d’accès, atteints à la lueur des torches et des lampes à graisse, parfois au prix d’échafaudages dont on a retrouvé les encoches. Le choix des emplacements n’a rien d’aléatoire : certaines figures épousent une fissure, occupent un point où l’écho résonne, ou ne se dévoilent qu’à la lumière tremblante d’une flamme, sous un certain angle. La grotte n’est pas une toile, c’est un lieu, chargé d’intention.

Que signifient ces images ?

Là, l’humilité s’impose. L’abbé Breuil y voyait une « magie de la chasse » destinée à s’approprier l’animal. André Leroi-Gourhan, comptant et cartographiant les figures, y a lu une organisation symbolique opposant principes masculin et féminin. Jean Clottes et David Lewis-Williams, enfin, y voient les visions de chamanes en transe, la paroi faisant membrane entre le monde des vivants et celui des esprits. Aucune de ces lectures ne fait consensus, et il est probable qu’aucune ne suffise. Une chose est sûre : ces peintures ne sont pas décoratives. Elles disent des mythes, des croyances, une manière d’ordonner le monde, les premières traces, peut-être, d’une pensée religieuse.

L’autre versant : l’art « mobilier »

L’art pariétal a un pendant portable, tout aussi éloquent : statuettes de femmes aux formes généreuses, les « Vénus » de Lespugue, de Willendorf, de Brassempouy ,, propulseurs sculptés en forme d’animal, plaquettes et os gravés, colliers de coquillages et de dents percées. Autant d’objets qui circulaient, s’échangeaient, et prouvent que le besoin de figurer et d’orner ne se cantonnait pas aux sanctuaires souterrains.

Un patrimoine d’une fragilité extrême

Ces chefs-d’œuvre sont menacés. Lascaux, ouverte au public dès 1948, a dû fermer en 1963 : l’afflux des visiteurs et leur respiration avaient déclenché des « maladies », voile de calcite blanche, colonies d’algues vertes, taches noires de champignons. La grotte Cosquer, dont l’entrée est engloutie sous 37 mètres d’eau, voit ses œuvres grignotées par la montée des mers. La parade ? Le fac-similé : Lascaux IV, la Caverne du Pont-d’Arc (Chauvet 2), Cosquer Méditerranée reproduisent les parois au millimètre et permettent d’admirer ces trésors sans les détruire. L’original, lui, retourne au silence et à l’obscurité qui l’ont préservé pendant des millénaires.

Trente mille ans plus tard, ces images n’ont rien perdu de leur puissance. Elles rappellent que le besoin de représenter, de raconter et de croire est aussi ancien que l’humanité elle-même.