La Sierra d’Atapuerca est un modeste massif calcaire situé une quinzaine de kilomètres à l’est de Burgos. À la fin du XIXe siècle, le creusement d’une tranchée ferroviaire a éventré un réseau de grottes colmatées par les sédiments, offrant une coupe stratigraphique exceptionnelle sur plus d’un million d’années. Les fouilles systématiques y ont débuté en 1976, et le site est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2000. Trois gisements dominent : Gran Dolina, la Sima del Elefante et la Sima de los Huesos.
Homo antecessor, pionnier de l’Europe
En 1994, dans le niveau TD6 de Gran Dolina, les chercheurs mettent au jour des restes humains associés à des outils. En 1997, l’équipe de José María Bermúdez de Castro, Juan Luis Arsuaga et Eudald Carbonell les attribue à une nouvelle espèce, Homo antecessor, datée d’environ 800 000 ans, parmi les plus anciens vestiges humains d’Europe occidentale. Plusieurs ossements portent des traces de découpe évoquant un cannibalisme. Le statut d’antecessor comme ancêtre direct reste débattu; beaucoup y voient un rameau latéral.
À Atapuerca, la préhistoire européenne se lit comme un livre ouvert, page après page, sur plus d’un million d’années.
Le gisement voisin de la Sima del Elefante a repoussé ces limites : une mandibule y a été datée d’au moins 1,2 million d’années. Surtout, un fragment de face humaine découvert en 2022, surnommé « Pink » et publié dans Nature en 2025, est daté entre 1,1 et 1,4 million d’années : c’est le plus ancien visage humain connu d’Europe occidentale, classé prudemment comme Homo affinis erectus. Au moins deux formes humaines distinctes ont donc peuplé la région au Pléistocène inférieur.
La Sima de los Huesos, une énigme funéraire
La Sima de los Huesos (« gouffre aux ossements ») est peut-être le site le plus troublant. Au fond d’un puits d’une dizaine de mètres se sont accumulés les restes d’au moins 28 individus, datés d’environ 430 000 ans : la plus grande concentration d’hominidés du Pléistocène moyen au monde. Longtemps rattachés à Homo heidelbergensis, ils sont désormais interprétés comme des Néandertaliens archaïques. Un unique biface de quartzite rouge, « Excalibur », y a été déposé sans autre outil : certains y voient un geste funéraire, hypothèse discutée.
Atapuerca a aussi marqué la paléogénétique. Entre 2013 et 2016, les fossiles de la Sima de los Huesos ont livré l’ADN mitochondrial puis nucléaire les plus anciens jamais séquencés à cette date. Ces analyses ont confirmé l’appartenance au rameau néandertalien tout en révélant une histoire génétique complexe (leur ADN mitochondrial se rapprochant d’abord des Dénisoviens), reculant durablement les frontières de l’ADN ancien.
Par la richesse de ses couches, Atapuerca documente le peuplement de l’Europe sur plus d’un million d’années, du premier visage « Pink » aux pré-Néandertaliens. Les classifications y restent mouvantes, à mesure que de nouveaux fossiles émergent presque chaque campagne, et le site continue d’être fouillé. Les collections sont présentées au Musée de l’évolution humaine de Burgos.


