Lascaux compte près de deux mille figures. Des centaines d’animaux, des signes par dizaines, et un seul homme. Il n’est pas dans la Salle des Taureaux, sous la lumière, mais au plus profond de la grotte, au fond d’un puits que l’on ne descend qu’à l’échelle. Il y tombe à la renverse, face à un bison qui perd ses entrailles. Depuis 1940, chaque génération de préhistoriens a tenté de lire cette scène, et aucune n’a convaincu les suivantes.
Un tableau caché au fond de la grotte
Le Puits s’ouvre au fond de l’Abside, une salle ronde couverte de gravures. Il faut descendre quatre à cinq mètres pour atteindre la paroi peinte. Plus bas, le réseau inférieur reste difficilement praticable : le gaz carbonique s’y accumule. L’emplacement n’a rien d’un hasard. Ceux qui ont peint ici ont choisi l’endroit le plus difficile d’accès de la grotte, à l’écart des grands panneaux colorés.
La facture tranche aussi avec le reste de Lascaux. Pas de polychromie ni de grands aplats colorés : un tracé noir, presque schématique, posé sur une paroi rugueuse. L’homme surtout tient du croquis, quelques lignes à peine, comme si l’on avait voulu dire quelque chose plutôt que montrer.

Un homme, un bison, un oiseau
Au centre, l’homme. Le corps est réduit à quelques lignes, les bras écartés, les mains à quatre doigts, le sexe dressé. La tête n’est pas humaine : elle se termine en bec. Il semble basculer en arrière, raide, comme frappé.
À sa droite, un bison tête baissée, les cornes pointées vers lui, la queue fouettant l’air. Une longue sagaie lui traverse le flanc, et de son ventre ouvert pendent des boucles que la plupart des auteurs lisent comme des entrailles. Sous l’homme, une baguette surmontée d’un oiseau, d’un dessin très voisin de sa tête. Plus bas encore, un signe barbelé.
À gauche, un rhinocéros s’éloigne, queue relevée. Entre lui et l’homme, trois paires de ponctuations noires. Sur la paroi d’en face, un cheval complète l’ensemble.
Des centaines d’animaux sur les parois de Lascaux, et un seul homme : il tombe.

Ce que le sol a livré
Au pied de cette paroi, l’abbé André Glory a recueilli des pointes de sagaie, des restes de colorants, des coquillages percés et plusieurs lampes. L’une d’elles est un objet d’exception : une lampe en grès rose, entièrement façonnée et polie, dont le manche porte un signe barbelé gravé, le même que celui peint sous l’homme et le bison. Le lien entre l’objet et la paroi est direct : on a éclairé ce tableau, et peut-être signé la lampe de son motif.
Les charbons du Puits ont aussi servi aux datations. Les premières mesures, en 1951, donnaient environ 15 500 ans ; les révisions suivantes ont vieilli la grotte. Les datations publiées en 2019 placent l’occupation principale vers 21 000 ans avant le présent, à la charnière entre le Badegoulien et le Magdalénien.
Accident de chasse ou récit fondateur
La première lecture fut la plus simple. Pour l’abbé Breuil, la scène commémorait un accident : un chasseur tué par le bison qu’il venait de blesser, le rhinocéros étant peut-être l’auteur de l’éventration. Breuil y croyait assez pour fouiller le Puits en 1949, dans l’espoir d’y trouver la sépulture du chasseur. Il n’y avait pas de tombe.
Le récit a aussi ses faiblesses internes. Le rhinocéros s’éloigne et ne regarde pas la scène ; la sagaie qui traverse le bison ne part pas de l’homme ; et surtout, rien ailleurs dans l’art paléolithique ne raconte un fait divers. André Leroi-Gourhan préférait y voir l’évocation d’un épisode mythologique, dont nous avons l’image mais plus le texte.

La tête d’oiseau et la transe
En 1952, l’Allemand Horst Kirchner propose une autre clé : l’homme ne meurt pas, il est en transe. La tête d’oiseau serait un masque, l’oiseau sur la baguette un bâton de chamane, comme ceux qu’utilisaient les chamanes sibériens pour figurer le voyage de l’âme. Certains auteurs rangent aussi le sexe dressé parmi les signes de la transe.
L’idée a été reprise et élargie dans les années 1990 par Jean Clottes et David Lewis-Williams, pour qui une partie de l’art des grottes naîtrait d’expériences de transe. Elle reste vivement contestée : les comparaisons avec des sociétés observées plusieurs milliers d’années plus tard et à l’autre bout du monde ne prouvent rien par elles-mêmes.
D’autres lectures circulent. L’archéoastronome Michael Rappenglück a proposé de voir dans les yeux de l’homme, du bison et de l’oiseau trois étoiles brillantes du ciel d’été. Georges Bataille, en 1955, y voyait une méditation sur la mort et la transgression. Aucune ne peut être réfutée, et c’est précisément leur problème.
Une énigme qui restera ouverte
Le Puits réunit tout ce qui rend l’art paléolithique difficile à lire : une composition unique, sans équivalent qui permettrait de comparer ; des figures dont on ignore si elles ont été peintes ensemble ; un sens qui tenait sans doute à un récit oral disparu avec ceux qui le racontaient.
La grotte originale est fermée au public depuis 1963. La scène du Puits n’est pas reproduite à Lascaux II, mais elle l’est à Lascaux IV, à Montignac, où chacun peut se poser devant elle la question que se posent les spécialistes. Reste un fait : ceux qui ont peint ici ont mis l’unique homme de Lascaux à l’endroit le plus caché de la grotte. Ce choix-là, au moins, ne doit rien au hasard.






