Entre 45 000 et 40 000 ans avant le présent, Homo sapiens se répand à travers l’Europe : c’est le début du Paléolithique supérieur, dont la première culture est l’Aurignacien. En quelques millénaires apparaissent, presque partout, des objets d’un genre nouveau : figurines sculptées, animaux peints au fond des grottes, perles percées, instruments de musique. Cette floraison de créations qui ne servent ni à chasser ni à couper a été baptisée « révolution symbolique ».
Les plus vieilles œuvres du monde
Les plus anciennes œuvres connues proviennent des grottes du Jura souabe, en Allemagne. L’Homme-lion de Hohlenstein-Stadel, statuette d’ivoire de mammouth d’une trentaine de centimètres datée d’environ 40 000 ans, associe un corps humain à une tête de félin : c’est la plus ancienne sculpture figurative connue. À la même époque sont taillées la Vénus de Hohle Fels et des flûtes en os d’oiseau, tandis qu’en Ardèche la grotte Chauvet est ornée vers 36 000 ans d’un bestiaire d’une maîtrise stupéfiante.
Le symbolique ne se limite pas aux parois. Dès l’Aurignacien, les groupes fabriquent en série des parures : coquillages percés, dents animales, perles d’ivoire. Ces objets, souvent transportés sur de longues distances, servaient sans doute à afficher une identité et alimentaient des réseaux d’échange. Les sépultures se chargent d’offrandes : à Sungir, en Russie, des défunts d’il y a 34 000 ans étaient couverts de milliers de perles d’ivoire, signe d’un traitement ritualisé de la mort.
Il y a 40 000 ans, l’humanité ne se contente plus de survivre : elle se met à raconter le monde.
Le phénomène ne fut pas un feu de paille : il se déploie sur près de 30 000 ans, à travers des cultures successives : Gravettien et ses « Vénus », Solutréen, puis Magdalénien, auquel appartiennent les chefs-d’œuvre de Lascaux et d’Altamira. D’une région à l’autre, styles et techniques varient, dessinant une mosaïque de traditions plutôt qu’un art unique et figé.
Une « révolution » à nuancer
Faut-il parler de « révolution » ? Les préhistoriens en débattent. Des comportements symboliques bien plus anciens sont attestés en Afrique : à Blombos, en Afrique du Sud, des blocs d’ocre gravés et des coquillages percés remontent à 75 000-100 000 ans. Des Néandertaliens ont eux aussi employé colorants et parures. L’efflorescence européenne apparaît donc moins comme une naissance soudaine que comme l’accélération, sous nos latitudes, d’un long cheminement amorcé ailleurs. Le débat va plus loin encore : la « révolution cognitive » que l’on situe parfois vers 70 000 ans a été expliquée tour à tour par une mutation du cerveau, par la naissance du langage puis par la démographie, trois pistes que la recherche a depuis largement défaites. Nous lui consacrons un dossier : Qu’est-ce qui a provoqué la révolution cognitive ?
Une prudence s’impose sur le sens de ces créations. Nous en possédons les objets, non la signification : les interprétations des figurines féminines comme des grottes ornées restent des hypothèses invérifiables. Ce que l’on peut affirmer, c’est qu’apparaît alors un monde partagé de signes (art, musique, ornement du corps, mort ritualisée) qui pose les fondements de la culture telle que nous la connaissons.


