Peu d’images préhistoriques ont autant voyagé. Le « Sorcier » des Trois-Frères orne des manuels scolaires, des pochettes de disques, des ouvrages sur la sorcellerie et des essais sur les origines de la religion. Presque toujours, c’est le même dessin qui circule : celui de l’abbé Breuil. Or la figure qu’il reproduit se trouve dans une grotte fermée, que très peu de gens ont vue. Et ceux qui l’ont vue ne sont pas d’accord sur ce qu’elle montre.

Henri Breuil
Henri Breuil Domaine public (Wikimedia Commons)

Une grotte de famille

La grotte s’ouvre à Montesquieu-Avantès, en Ariège, dans le réseau du Volp, une rivière qui traverse la colline sous terre. Le comte Henri Bégouën et ses trois fils, Max, Jacques et Louis, y explorent les cavités depuis 1912 ; ils ont déjà trouvé au Tuc d’Audoubert les célèbres bisons modelés dans l’argile. En juillet 1914, à quelques semaines de la guerre, les trois frères découvrent une nouvelle grotte, qui portera leur nom. Quelques jours plus tard, ils atteignent la salle du fond, baptisée le Sanctuaire.

Elle appartient toujours à la famille Bégouën et n’a jamais été ouverte au public. Les Trois-Frères, Enlène et le Tuc d’Audoubert forment ensemble les cavernes du Volp, l’un des grands ensembles du Magdalénien, il y a environ quinze mille ans.

Le Sanctuaire et son maître

Les parois du Sanctuaire sont saturées de gravures : chevaux, bisons, rennes, bouquetins, ours, enchevêtrés au point qu’il faut des semaines pour les démêler. Plus de mille trois cents figures ont été relevées dans la grotte. Au-dessus de cette foule, placée en hauteur sur la paroi du fond, une figure gravée et rehaussée de noir domine la salle.

Selon le dessin de Breuil, l’être porte des bois de cerf, des oreilles dressées, de grands yeux ronds de rapace nocturne, une longue barbe. Ses bras s’achèvent en pattes, une queue de cheval lui tombe sur les reins, ses jambes sont humaines et son sexe est visible sous la queue. Il semble avancer de profil, la tête tournée vers le spectateur.

Le dessin de Breuil a fait le tour du monde. La paroi, elle, n’est presque jamais sortie de l’obscurité.

Jean Clottes
Jean Clottes Roman Garcia, Gobierno de Cantabria, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons

Sorcier, chamane ou dieu

C’est Breuil qui le nomme « le Sorcier », et parfois « le Dieu cornu ». Pour lui, partisan de la magie de la chasse, il s’agit d’un homme déguisé en animal, officiant d’un rite destiné à assurer le gibier. Dans les années 1930, l’égyptologue Margaret Murray va plus loin : elle y voit la plus ancienne image d’une divinité, l’ancêtre d’un dieu cornu qu’elle croit retrouver jusque dans la sorcellerie européenne. Sa thèse a été abandonnée par les historiens, mais elle a durablement attaché le Sorcier à l’ésotérisme.

À partir des années 1990, la lecture chamanique de Jean Clottes et David Lewis-Williams lui donne un autre rôle : celui d’un chamane en transe, ou d’un être hybride rencontré pendant la transe, entre le monde des hommes et celui des esprits. Le Sorcier n’est pas seul dans la grotte. Sur un autre panneau, un homme à tête de bison semble jouer d’un instrument, flûte ou arc musical, au milieu d’un troupeau. Ailleurs dans l’art paléolithique, l’homme-bison de Chauvet ou le « sorcier » du Gabillou, en Dordogne, montrent que ces êtres composites n’ont rien d’exceptionnel.

Les animaux des grottes : ce que les parois représentent, et ce qu’on leur a fait dire
Les animaux des grottes : ce que les parois représentent, et ce qu’on leur a fait dire Elke Wetzig · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Un dessin trop parfait ?

Le problème est ailleurs. Breuil travaillait par relevés, souvent dans des conditions acrobatiques, et complétait ce qu’il croyait voir. Les photographies de la paroi montrent une figure moins nette que son dessin : les bois, en particulier, y sont difficiles à distinguer. En 2003, l’historien britannique Ronald Hutton a soutenu que Breuil avait ajusté la figure à sa théorie de la magie de la chasse, et que l’image dessinée n’était pas tout à fait celle de la paroi.

Jean Clottes lui a répondu qu’il avait vu la figure une vingtaine de fois au fil des années, et que le relevé de Breuil était fidèle pour l’essentiel. Le débat est resté en l’état : la grotte est fermée, les photographies sont rares, et une gravure se lit à la lumière rasante, ce qu’un cliché rend mal. La photographie qui ouvre ce dossier, un autochrome pris dans le Sanctuaire en septembre 1921, montre la figure telle qu’une lampe la révèle. Chacun peut y chercher les bois.

Ce qui reste certain

Les incertitudes portent sur les détails, pas sur l’essentiel. Il existe bien, dans le Sanctuaire des Trois-Frères, un être qui mêle l’humain et l’animal, placé là où on ne peut l’ignorer, au-dessus d’une foule de bêtes. Sa position domine toute la salle, et ce choix est délibéré.

Ce que l’on ignore, c’est le rôle qu’il tenait : homme masqué pour une cérémonie, être d’un mythe, figure tutélaire du lieu. Le Sorcier rappelle aussi une leçon de méthode. Les préhistoriens ne regardent souvent les images des grottes qu’à travers des relevés, et un relevé est déjà une interprétation. Avant de demander ce que signifie une figure, il faut s’assurer de ce qu’elle montre.