Tout le monde connaît l’homme de Cro-Magnon. En bref : ce n’est ni une espèce, ni un ancêtre, ni même un groupe humain particulier ; c’est le nom d’un abri de Dordogne, devenu par accident l’étiquette de toute une humanité. La littérature scientifique l’a largement abandonné, et pour de bonnes raisons.
Cinq squelettes sous un surplomb
En 1868, aux Eyzies-de-Tayac, des travaux d’aménagement mettent au jour des ossements humains sous un abri rocheux appelé localement Cro-Magnon, « le grand trou », en occitan périgourdin. Louis Lartet y recueille les restes de cinq individus : quatre adultes et un enfant, accompagnés d’outils de pierre et de coquillages marins percés, portés en parure.
Le retentissement est considérable. Pour la première fois, on tient des squelettes d’hommes anatomiquement modernes dans un contexte archéologique ancien, indiscutable. Ces gens vivaient il y a environ 28 000 ans, et ils nous ressemblaient trait pour trait.
Il faut noter, parce que c’est instructif, que la fouille fut expédiée en une quinzaine de jours et documentée de façon si imprécise qu’on ne sait toujours pas situer exactement chaque squelette. Le site fondateur de notre imaginaire préhistorique est aussi un cas d’école de ce qu’il ne faut plus faire.
Comment un lieu-dit devient une espèce
Le XIXe siècle avait une manie : nommer des « races » humaines fossiles d’après leur lieu de découverte. Race de Cro-Magnon, race de Chancelade, race de Grimaldi… Chaque nouveau squelette un peu différent produisait une nouvelle catégorie, et l’on classait les vivants dans la foulée.
« Cro-Magnon » est né dans ce cadre. Le mot désignait au départ une morphologie : grande taille, visage large et bas, orbites rectangulaires, crâne allongé. Puis, par glissement, il a fini par désigner l’ensemble des Homo sapiens du Paléolithique supérieur européen ; et, dans le langage courant, à peu près tous les préhistoriques qui ne sont pas Néandertal.
Pourquoi les préhistoriens l’ont lâché
Trois raisons, qui se cumulent.
Ce n’est pas une espèce. Les hommes de Cro-Magnon sont des Homo sapiens, exactement comme vous. Employer un nom propre distinct entretient l’idée d’une humanité intermédiaire, ce qu’ils ne sont pas. Croisez l’un d’eux dans le métro, correctement habillé : rien ne vous alerterait.
Le terme est trop vague pour être utile. Il recouvre plus de vingt mille ans et tout un continent, de l’Aurignacien au Magdalénien ; des populations aux cultures, aux techniques et aux génomes très différents. Un archéologue qui veut être précis dit « aurignacien », « gravettien », « magdalénien », ou nomme le site.
Il vient d’une science des races. La typologie qui l’a produit visait à ranger l’humanité en catégories physiques hiérarchisées. La discipline a mis un siècle à s’en défaire, et elle ne tient pas à conserver le vocabulaire.
On ne dit plus « race de Cro-Magnon » pour la même raison qu’on ne dit plus « race de Chancelade » : parce que ces catégories n’existaient que dans l’œil de ceux qui les traçaient.
Que dit-on à la place ?
Selon le degré de précision voulu : Homo sapiens tout court ; homme anatomiquement moderne, quand on veut souligner qu’il s’agit de notre morphologie ; ou, le plus souvent, le nom de la culture archéologique, Aurignaciens, Gravettiens, Solutréens, Magdaléniens. C’est plus juste, parce que ce que l’on observe en fouille, ce sont des façons de faire, pas des « races ».
Le mot survit malgré tout dans deux usages légitimes : pour désigner les cinq individus de l’abri eux-mêmes, Cro-Magnon 1, 2, 3…, et comme nom de lieu. C’est tout, et c’est déjà beaucoup.
Et Cro-Magnon 1, alors ?
Le plus célèbre des cinq est un homme d’une quarantaine d’années, de grande taille, longtemps surnommé « le Vieillard ». Son crâne porte des lésions importantes du visage, dont l’origine reste débattue : infection, tumeur, pathologie chronique. Il avait perdu des dents et vécu longtemps avec ce mal.
C’est peut-être là le vrai intérêt de ces fossiles, et il n’a rien à voir avec la taxinomie : cinq personnes, déposées avec des parures, dont un homme malade qui a été gardé et nourri. Le nom qu’on leur donne importe moins que ce qu’ils racontent.
Vous pouvez y aller
L’abri existe toujours, aux Eyzies-de-Tayac, en Dordogne ; au cœur de la vallée de la Vézère, classée au patrimoine mondial. Le village abrite le Musée national de Préhistoire, dont les collections replacent la découverte dans son contexte, et l’on y trouve à quelques minutes des sites majeurs : Font-de-Gaume, Les Combarelles, l’abri Pataud, La Madeleine.
C’est l’un des rares endroits au monde où l’on peut, en une journée à pied, passer d’un abri d’habitat à une grotte ornée, et comprendre physiquement la différence entre les deux.
Questions fréquentes
L’homme de Cro-Magnon est-il une espèce ?
Non. Les hommes dits de Cro-Magnon sont des Homo sapiens, anatomiquement identiques aux humains actuels. « Cro-Magnon » n’a jamais été un nom d’espèce valide : c’est le nom d’un abri de Dordogne où cinq squelettes ont été découverts en 1868, devenu par extension une étiquette pour les Homo sapiens du Paléolithique supérieur européen.
Pourquoi ne dit-on plus « Cro-Magnon » en science ?
Parce que le terme désigne des Homo sapiens ordinaires, qu’il est trop vague, il recouvre plus de vingt mille ans et des cultures très différentes, et qu’il est issu d’une typologie raciale du XIXe siècle que la discipline a abandonnée. On parle plutôt d’Homo sapiens, d’hommes anatomiquement modernes, ou l’on nomme la culture archéologique : Aurignacien, Gravettien, Magdalénien.
Où se trouve l’abri de Cro-Magnon ?
Aux Eyzies-de-Tayac, en Dordogne, dans la vallée de la Vézère inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le village abrite également le Musée national de Préhistoire et se trouve à quelques minutes de Font-de-Gaume, des Combarelles et de l’abri Pataud.
Quel âge ont les squelettes de Cro-Magnon ?
Environ 28 000 ans, ce qui les place dans le Paléolithique supérieur, à l’époque gravettienne. Cinq individus ont été mis au jour en 1868 : quatre adultes et un enfant, accompagnés d’outils de pierre et de coquillages marins percés utilisés comme parure.
Pour aller plus loin : nos dossiers La vallée de la Vézère et Combien d’espèces humaines ont existé ?