La réponse courte : non, mais…
Non, l’être humain ne descend pas du chimpanzé, ni du gorille, ni d’aucun singe vivant aujourd’hui. Ces espèces sont nos contemporaines : elles ont évolué pendant exactement le même temps que nous depuis que nos lignées se sont séparées. Un chimpanzé n’est pas un humain « resté en arrière », c’est un cousin qui a suivi son propre chemin.
La réponse longue est plus intéressante. Nous partageons avec les chimpanzés et les bonobos un ancêtre commun, une population de primates africains qui vivait il y a six à neuf millions d’années environ. Et au sens de la classification, nous ne sommes pas à côté des singes : nous en faisons partie. L’humain est un primate, un hominoïde (le groupe des singes sans queue, gibbons compris) et un hominidé, la famille qui réunit orangs-outans, gorilles, chimpanzés, bonobos et humains. Nous ne descendons d’aucun singe actuel, mais de primates qui, si nous pouvions les croiser, nous paraîtraient sans aucun doute des singes.
Darwin n’a jamais écrit cette phrase
La formule est attribuée à Charles Darwin, qui ne l’a jamais écrite. C’est dans La Filiation de l’homme, parue à Londres le 24 février 1871, qu’il aborde de front la question humaine. Il y conclut que l’homme descend « de quelque forme inférieure » et esquisse un ancêtre très lointain : un quadrupède velu, pourvu d’une queue, probablement arboricole, qu’un naturaliste de son temps aurait rangé parmi les singes. Mais il ajoute une mise en garde que la postérité a oubliée : il ne faut pas croire que l’ancêtre commun de tous les singes, homme compris, était identique à un singe actuel, ni même qu’il ressemblait de près à l’un d’eux. Il juge aussi un peu plus probable que nos premiers ancêtres aient vécu en Afrique, où vivent les gorilles et les chimpanzés.

La caricature a fait le reste. Le 22 mars 1871, le journal satirique The Hornet publie « A Venerable Orang-outang » : la tête barbue de Darwin sur un corps de singe. Le raccourci circulait déjà : le 30 juin 1860, à Oxford, l’évêque Samuel Wilberforce aurait demandé au naturaliste Thomas Henry Huxley si c’était par son grand-père ou par sa grand-mère qu’il descendait d’un singe, et Huxley aurait répondu qu’il préférait un singe pour ancêtre à un homme qui use de ses talents pour obscurcir la vérité. Prudence : aucun compte rendu mot à mot n’existe, les témoins ne rapportent pas la même question, et la scène a été largement réécrite après coup.
98 ou 99 % d’ADN commun : ce que dit vraiment le chiffre
En 2005, le consortium chargé de séquencer le génome du chimpanzé publie dans Nature la première comparaison complète avec le génome humain : environ 35 millions de différences d’une seule « lettre » et 5 millions d’insertions ou de suppressions de fragments. Sur les séquences alignables, les deux génomes diffèrent de 1,23 % par substitution de lettres, dont 1,06 % au plus correspond à des différences fixées entre les espèces. D’où le fameux « 98,8 % », arrondi à 99.
Ce chiffre appelle deux réserves. Il ne compte pas tout : les insertions et suppressions rendent à elles seules environ 1,5 % de la séquence de chaque espèce propre à sa lignée, et notre chromosome 2 est né de la fusion de deux chromosomes restés séparés chez le chimpanzé. Surtout, un petit pourcentage d’un génome entier représente des dizaines de millions de différences, dont quelques-unes suffisent à changer beaucoup. Seules 29 % des protéines sont strictement identiques chez les deux espèces. Le génome du bonobo, publié en 2012, ajoute une nuance : plus de 3 % du génome humain est plus proche de celui du bonobo, ou de celui du chimpanzé, que ces deux-là ne le sont entre eux. La séparation n’a pas été une coupure nette, mais un tri progressif dans une population ancestrale diverse.

Six, sept ou neuf millions d’années ?
Génétique et fossiles s’accordent sur un ordre de grandeur, pas sur une date. L’équipe du génome du chimpanzé retenait 6 à 7 millions d’années. En 2006, Nick Patterson et David Reich situaient la séparation à moins de 6,3 millions d’années, en envisageant que les deux lignées aient encore échangé des gènes après une première divergence. En 2012, en mesurant la durée d’une génération chez des chimpanzés et des gorilles sauvages, Kevin Langergraber et ses collègues la repoussaient à au moins 7 à 8 millions d’années. En 2016, l’équipe de Priya Moorjani obtenait environ 7,9 millions d’années, dans une fourchette de 6,5 à 9,3. L’horloge moléculaire dépend du rythme des mutations et de la durée des générations, qui ont varié au fil du temps : mieux vaut retenir une fourchette qu’un chiffre.
Toumaï, Orrorin, Ardi : les candidats au pied de l’arbre
Les plus anciens fossiles rattachés à la lignée humaine tombent dans cette fenêtre. Le 19 juillet 2001, dans le désert du Djourab, au Tchad, la mission franco-tchadienne dirigée par Michel Brunet met au jour un crâne presque complet, Toumaï. Décrit dans Nature en 2002 sous le nom de Sahelanthropus tchadensis, il associe un petit cerveau et de forts reliefs au-dessus des orbites à des traits plus humains : petites canines, trou occipital placé en avant, ce qui suggère une tête portée sur un corps redressé. Les sédiments ont été datés de 6,8 à 7,2 millions d’années, avec une réserve : le crâne a été trouvé en surface.

Sa bipédie reste disputée. Dès 2002, des chercheurs se demandaient dans Nature s’il ne fallait pas y voir un « Sahelpithecus », un grand singe. Un fémur et des os d’avant-bras trouvés sur le site ont relancé la controverse : en 2020, une équipe jugeait le fémur incompatible avec une marche debout habituelle ; en 2022, Guillaume Daver, Franck Guy et leurs collègues concluaient à une bipédie habituelle doublée de grimper ; en 2023 puis en 2025, d’autres travaux contestaient cette lecture. Le débat n’est pas clos.
Au Kenya, Orrorin tugenensis, découvert par l’équipe de Brigitte Senut et Martin Pickford, a vécu il y a environ 6 millions d’années ; la structure de son fémur plaide pour une marche debout. En Éthiopie, Ardipithecus kadabba (5,8 à 5,2 millions d’années) et Ardipithecus ramidus, connu par plus de 110 fossiles de 4,4 millions d’années, montrent un primate qui grimpait aux arbres et marchait debout au sol, d’une manière plus primitive que les australopithèques. Ancêtres directs ou cousins éteints ? Personne ne peut aujourd’hui le trancher.
Une échelle qui n’a jamais existé
Si l’idée d’un humain sorti du chimpanzé a la vie si dure, c’est aussi la faute d’une image. En 1965, pour un ouvrage de vulgarisation de la collection Time-Life, l’illustrateur Rudolph Zallinger dessine « The Road to Homo sapiens » : quinze primates qui défilent de gauche à droite jusqu’à l’homme moderne. Le texte du paléoanthropologue F. Clark Howell précisait pourtant que plusieurs figures étaient des branches latérales ou des impasses ; Howell l’a reconnu plus tard, le dessin a écrasé le texte. Stephen Jay Gould en a fait en 1989 l’exemple type d’une vision faussée de l’évolution.
L’évolution humaine ressemble à un buisson, pas à une échelle. Plusieurs espèces de la lignée humaine ont souvent vécu à la même époque, beaucoup de branches se sont éteintes sans descendance, et aucune espèce actuelle n’est l’ancêtre d’une autre.
Le chimpanzé n’est pas un échelon en dessous de nous : c’est notre cousin, au bout d’une branche aussi longue que la nôtre.
Le grand inconnu : le visage de l’ancêtre commun
Aucun fossile n’a été identifié comme le dernier ancêtre commun des humains et des chimpanzés, et l’on ignore à quoi il ressemblait. On l’a longtemps imaginé proche du chimpanzé actuel. Les auteurs de l’étude d’Ardipithecus ramidus ont défendu en 2009 l’idée inverse : cet ancêtre différait probablement beaucoup de tous les grands singes africains actuels, qui se sont spécialisés de leur côté. La question reste ouverte, d’autant que les fossiles de chimpanzés et de gorilles anciens sont presque inexistants. Même le lieu pose question : Toumaï, trouvé à 2 500 kilomètres de la vallée du Rift, a élargi la carte, et Masripithecus, un hominoïde égyptien de 17 à 18 millions d’années décrit en 2026, suggère que l’histoire des grands singes se joue aussi en Afrique du Nord.
La réponse honnête tient donc en trois temps : nous ne descendons d’aucun singe actuel, nous appartenons nous-mêmes à la famille des grands singes, et l’ancêtre que nous partageons avec les chimpanzés reste, pour l’essentiel, à découvrir.










