Portrait général

Ardipithecus kadabba est le plus ancien des deux Ardipithecus connus. Il vivait dans le Moyen Awash, en Éthiopie, il y a environ 5,8 à 5,2 millions d’années, c’est-à-dire dans l’intervalle qui suit de peu la séparation d’avec la lignée des chimpanzés. L’essentiel des fossiles se concentre même dans une fenêtre plus étroite, entre 5,77 et 5,54 millions d’années.

« Kadabba » signifie « ancêtre de base de la famille » en langue afar, ce qui dit l’intention de ses descripteurs : en faire la racine du rameau qui mène à Ardipithecus ramidus, puis aux australopithèques.

Il faut pourtant le dire d’emblée : on ne connaît de lui qu’une vingtaine de fragments, surtout des dents. Pas de crâne, pas de bassin, pas de squelette. Kadabba est une espèce que l’on devine plus qu’on ne la voit, et c’est précisément ce qui la rend instructive.

Le Moyen Awash, il y a six millions d’années

Le Moyen Awash est une portion de la vallée de l’Awash, dans la région Afar, à environ 225 kilomètres au nord-est d’Addis-Abeba. C’est une fenêtre exceptionnelle sur le passé : la tectonique du rift a fait affleurer, sur des dizaines de kilomètres, des sédiments qui couvrent près de six millions d’années d’histoire.

Carte en relief de l’Éthiopie situant le Moyen Awash
Carte du relief de l’Éthiopie : l’étoile rouge situe le Moyen Awash, dans la région Afar, où ont été découverts les fossiles d’Ardipithecus kadabba. · Chartep · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Les fossiles de kadabba proviennent de la marge occidentale du rift, dans des niveaux rattachés à la formation d’Adu-Asa, et surtout à son membre d’Asa Koma. À la fin du Miocène, ce n’était pas le désert brûlant d’aujourd’hui : la région était plus arrosée, parcourue de cours d’eau, de lacs et de sources.

Peu de régions au monde offrent une telle continuité. Le Moyen Awash a livré, dans des niveaux de plus en plus récents, Ardipithecus ramidus à Aramis (4,4 millions d’années), Australopithecus anamensis à Asa Issie (environ 4,2 millions d’années), Australopithecus garhi à Bouri (2,5 millions d’années), le crâne de Bodo (environ 600 000 ans) et les Homo sapiens de Herto (environ 160 000 ans). Kadabba en est la page la plus ancienne. C’est cette succession, sur un même territoire, qui donne du poids à l’idée d’une lignée continue.

Le paysage était aussi volcanique. Les éruptions répétées ont déposé des couches de cendres et des coulées de basalte entre les sédiments. Pour les géologues, ces dépôts sont une bénédiction : ce sont eux qui permettent de dater les fossiles avec précision.

Découverte

Le premier fossile, une mâchoire inférieure droite, est mis au jour en décembre 1997 par Yohannes Haile-Selassie, alors doctorant à l’université de Californie à Berkeley, au sein du projet de recherche du Moyen Awash codirigé notamment par Tim White, Berhane Asfaw et Giday WoldeGabriel. D’autres pièces suivent jusqu’en 1999, sur cinq localités : Alayla, Asa Koma, Digiba Dora, Saitune Dora et Amba East.

Tableau des fossiles d’Ardipithecus kadabba par localité
Tableau des fossiles attribués à Ardipithecus kadabba, classés par localité du Moyen Awash (Alayla, Amba East, Asa Koma, Digiba Dora, Saitune Dora), avec leur numéro d’inventaire et leur description en anglais. · Chartep · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Ils sont décrits en juillet 2001 dans Nature comme une sous-espèce d’Ardipithecus ramidus, sous le nom d’A. ramidus kadabba : onze pièces, appartenant à au moins cinq individus. Un article géologique publié dans le même numéro, par Giday WoldeGabriel et ses collègues, en fixe le cadre et l’âge.

En 2002, six nouvelles dents sont recueillies à Asa Koma. Leur étude, publiée en 2004 dans Science par Haile-Selassie, Gen Suwa et Tim White, conduit à élever kadabba au rang d’espèce distincte. L’argument décisif tient à la morphologie et à l’usure des canines et des prémolaires, jugées plus primitives que chez ramidus.

Les fossiles de référence

Le matériel se compose d’une vingtaine de pièces : dents isolées, un fragment de mandibule, un fragment de clavicule, des morceaux d’humérus et d’ulna, des phalanges de main et une phalange de pied. Aucun crâne, aucun bassin.

Dessin des fossiles d’Ardipithecus kadabba
Dessin au trait d’une partie des fossiles d’Ardipithecus kadabba : dents isolées, fragments de mâchoire et d’os longs, à l’échelle relative. · it:User:Lucius · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

L’holotype, le fossile qui sert de référence au nom, est la mandibule ALA-VP-2/10, trouvée à Alayla : un fragment de mâchoire droite portant la troisième molaire, auquel sont associées quatre dents inférieures gauches du même individu. À Asa Koma, la localité 3 a livré un fragment d’humérus et l’essentiel des dents de 2002, dont une canine supérieure (ASK-VP-3/400) et la troisième prémolaire inférieure (ASK-VP-3/403), au cœur du débat sur le complexe d’aiguisage.

Saitune Dora a livré une canine inférieure, deux molaires supérieures et un fragment de clavicule. Digiba Dora, une phalange de main. Enfin, Amba East a fourni la pièce la plus célèbre : une phalange de gros orteil (AME-VP-1/71), dont l’articulation est orientée d’une façon qui, chez les bipèdes, accompagne le déroulé du pas.

Les originaux sont conservés au Musée national d’Éthiopie, à Addis-Abeba, où se trouvent aussi Lucy et Ardi. Ils ne font pas partie des pièces habituellement exposées, et les moulages sont rares dans les musées européens.

Anatomie et morphologie

Les canines sont plus grandes et plus pointues que chez ramidus. La troisième prémolaire inférieure montre une facette d’usure qui trahit un début de contact d’aiguisage avec elle. C’est le dispositif que possèdent les grands singes actuels et que les hominines perdent progressivement. Kadabba se situe donc à mi-chemin.

Les molaires, elles, restent de taille modeste, sans la démesure des australopithèques robustes plus tardifs. Pour le reste (épaisseur de l’émail, proportions de l’arcade), l’échantillon est trop réduit pour des mesures solides.

Les phalanges de main sont courbes, comme chez un grimpeur. L’ensemble décrit un primate encore très arboricole, capable peut-être de se déplacer debout au sol. La taille de l’animal est inconnue ; par comparaison avec Ardi, le squelette de ramidus, estimé à une cinquantaine de kilos, on l’imagine proche de celle d’un chimpanzé.

Un orteil pour la bipédie ?

Chez un singe quadrupède, la base de la phalange du gros orteil regarde droit vers l’arrière. Chez un bipède, elle est inclinée vers le haut : au moment où le talon se décolle et où le pied se déroule, l’orteil se replie en extension sous le poids du corps. La phalange AME-VP-1/71 présente cette inclinaison, et c’est l’argument principal pour faire de kadabba un marcheur occasionnel.

La pièce a cependant deux faiblesses. Elle vient d’Amba East, à distance des autres localités, et elle est datée d’environ 5,2 millions d’années, soit plusieurs centaines de milliers d’années de moins que le reste du matériel. Rien ne prouve donc qu’elle appartienne à la même population que les dents d’Asa Koma. Plus généralement, Bernard Wood et Terry Harrison ont rappelé en 2011 que les indices de bipédie avancés pour les hominines de la fin du Miocène restent ténus, et que des traits isolés de ce genre peuvent apparaître chez d’autres singes.

Le plus prudent est de dire que kadabba possède un indice compatible avec la marche debout, sans plus. Pour juger, il faudrait un fémur, un bassin ou un pied complet.

Mode de vie et environnement

La faune associée (singes colobes, antilopes de milieu boisé, rongeurs) indique un milieu boisé, proche de l’eau. Les études plus complètes publiées depuis nuancent ce tableau : le Moyen Awash de la fin du Miocène était une mosaïque de forêts, de bois clairs et de prairies, avec un accès à des lacs et à des sources. Pas de grande savane ouverte, mais pas non plus une forêt fermée continue.

Le régime alimentaire reste mal connu. La taille modérée des molaires et la forme des dents suggèrent une alimentation variée, dominée par les fruits et les feuilles, avec une part d’aliments plus durs. Aucune analyse isotopique n’a encore été publiée sur cette espèce : c’est une hypothèse raisonnable, pas un résultat.

On ne sait rien de son organisation sociale. Ses canines, plus grandes que celles de ramidus, laissent seulement penser que la compétition entre mâles y pesait encore davantage.

Comment on le date

Les niveaux du Moyen Awash qui ont livré kadabba sont intercalés entre des tufs volcaniques et des basaltes datés par la méthode argon-argon, qui mesure la désintégration du potassium en argon dans les cristaux formés lors de l’éruption. Le paléomagnétisme, qui repère les inversions du champ magnétique terrestre enregistrées dans les roches, vient recouper ces âges.

Le premier encadrement donnait 5,8 à 5,2 millions d’années. Les datations publiées en 2004 resserrent l’âge des niveaux d’Asa Koma entre 5,77 et 5,54 millions d’années, tandis que l’orteil d’Amba East reste à environ 5,2 millions d’années.

Cette fourchette suffit à situer l’espèce, pas à ordonner finement les fossiles entre eux, ce qui pèse dans le débat sur son autonomie par rapport à ramidus.

Ce qu’il nous apprend

La leçon principale tient à la canine. Chez les grands singes actuels, la canine supérieure du mâle est une arme, aiguisée en permanence contre la première prémolaire inférieure (la troisième prémolaire, dans la nomenclature des anatomistes). Chez les humains, ce dispositif a disparu. Kadabba se tient au milieu du gué : sa canine est encore grande, mais l’aiguisage s’efface.

Cette réduction progressive, étalée sur plusieurs millions d’années, est l’un des rares changements que l’on peut suivre pas à pas dans le registre fossile. Elle suggère une baisse durable de la compétition entre mâles, donc un changement social, lisible dans une dent.

Place dans la lignée

L’hypothèse la plus simple fait de kadabba l’ancêtre de ramidus, dont il partage le territoire et qu’il précède d’au moins huit cent mille ans : ramidus est daté de 4,4 millions d’années à Aramis, à quelque 25 kilomètres seulement des localités de kadabba. Cette continuité, rare en paléoanthropologie, est l’un des arguments les plus solides du dossier. Ses découvreurs y voient une chronoespèce : une même lignée qui se transforme sur place.

En 2004, Haile-Selassie, Suwa et White sont allés plus loin. Ils ont relevé que les dents de kadabba ressemblent beaucoup à celles d’Orrorin tugenensis (Kenya, environ 6 millions d’années) et de Sahelanthropus tchadensis (Tchad, environ 7 millions d’années), au point de suggérer que les trois pourraient appartenir à un seul genre. La proposition n’a pas été adoptée, faute de pièces comparables : on ne connaît presque que des dents chez l’un, surtout un fémur chez l’autre, un crâne chez le troisième.

D’autres chercheurs restent sceptiques sur l’appartenance même de kadabba à la lignée humaine. Bernard Wood et Nicholas Lonergan ont fait valoir en 2008 que la taille et la forme de la canine ne suffisent pas, à elles seules, à rattacher un fossile à la lignée humaine.

Débats et incertitudes

La principale objection porte sur la validité de l’espèce : les différences avec ramidus reposent essentiellement sur les dents, et certains spécialistes estiment qu’elles relèvent de la variation normale d’une population plutôt que d’une frontière spécifique.

Le débat rejoint une question générale : peut-on définir une espèce fossile sur quelques dents ? La discipline se divise entre ceux qui multiplient les noms et ceux qui les regroupent, et kadabba se situe exactement sur cette ligne de fracture.

Deux autres points restent ouverts : l’attribution de l’orteil d’Amba East, plus jeune que le reste, et la place exacte de l’espèce par rapport aux deux autres candidats de la fin du Miocène, Orrorin et Sahelanthropus.

Le problème des espèces fondées sur des dents

Il faut dire franchement la fragilité du dossier. Une espèce définie sur des canines et des prémolaires repose sur des caractères qui varient beaucoup à l’intérieur d’une même population : selon l’âge, le sexe, l’usure, l’alimentation.

Les paléoanthropologues le savent et procèdent malgré tout ainsi, faute de mieux : nommer permet de raisonner, quitte à regrouper plus tard. Le lecteur doit simplement garder en tête que kadabba est un nom de travail autant qu’une espèce établie.

Idées reçues à corriger

« C’est le chaînon manquant. » Non. Aucun fossile isolé ne peut être désigné comme ancêtre direct avec certitude. Kadabba est un candidat plausible à la base de la lignée, rien de plus.

« Il marchait debout comme nous. » Rien ne le montre. Un seul os de pied, d’attribution discutée, suggère au mieux une bipédie occasionnelle, combinée à une vie en grande partie dans les arbres.

« Il vivait dans la savane. » L’idée, très répandue, que la bipédie serait née dans les savanes ouvertes ne colle pas avec kadabba : son milieu était boisé et humide, même s’il comportait des espaces herbeux.

Chronologie de la recherche

  • Décembre 1997 : Yohannes Haile-Selassie découvre la mandibule ALA-VP-2/10 à Alayla.
  • 1997-1999 : prospection des localités d’Asa Koma, Saitune Dora, Digiba Dora et Amba East.
  • Juillet 2001 : description dans Nature d’Ardipithecus ramidus kadabba, avec l’article géologique de WoldeGabriel et collègues.
  • 2002 : six dents nouvelles à Asa Koma.
  • Mars 2004 : élévation au rang d’espèce, Ardipithecus kadabba, dans Science.
  • 2009 : publication de la monographie dirigée par Haile-Selassie et WoldeGabriel, et parution dans Science de l’étude d’« Ardi », le squelette d’ramidus, qui éclaire par comparaison le matériel de kadabba.

Ce qu’il reste à trouver

Un crâne, ou même une face partielle, permettrait de comparer kadabba aux autres hominines anciens sur des caractères plus significatifs que les dents. Sans lui, l’espèce restera un jalon chronologique utile mais anatomiquement muet.

Un bassin ou un fémur trancherait la question de la bipédie. Et de nouveaux fossiles d’Amba East diraient si l’orteil de 5,2 millions d’années appartient bien à la même espèce que les dents d’Asa Koma.

Pour aller plus loin

  • Haile-Selassie Y., 2001. Late Miocene hominids from the Middle Awash, Ethiopia. Nature, 412.
  • WoldeGabriel G. et al., 2001. Geology and palaeontology of the Late Miocene Middle Awash valley, Afar rift, Ethiopia. Nature, 412.
  • Haile-Selassie Y., Suwa G., White T. D., 2004. Late Miocene teeth from Middle Awash, Ethiopia, and early hominid dental evolution. Science, 303.
  • Haile-Selassie Y., WoldeGabriel G. (dir.), 2009. Ardipithecus kadabba: Late Miocene evidence from the Middle Awash, Ethiopia. University of California Press.
  • Wood B., Lonergan N., 2008. The hominin fossil record: taxa, grades and clades. Journal of Anatomy, 212.
  • Wood B., Harrison T., 2011. The evolutionary context of the first hominins. Nature, 470.
  • Smithsonian Institution, Human Origins Program : fiche Ardipithecus kadabba.

Sites & fossiles majeurs

Moyen Awash (Éthiopie)