Portrait général
Ardipithecus kadabba est le plus ancien des deux Ardipithecus connus. Il vivait dans le Moyen Awash, en Éthiopie, entre 5,8 et 5,2 millions d’années; c’est-à-dire dans l’intervalle qui suit immédiatement la séparation d’avec la lignée des chimpanzés.
« Kadabba » signifie « ancêtre de base » en langue afar, ce qui dit l’intention de ses descripteurs : en faire la racine du rameau qui mène à Ardipithecus ramidus, puis aux australopithèques.
Découverte
Les premiers restes sont mis au jour entre 1997 et 2001 par Yohannes Haile-Selassie, alors doctorant. Ils sont d’abord décrits en 2001 comme une sous-espèce d’Ardipithecus ramidus, sous le nom d’A. ramidus kadabba.
En 2004, l’étude de nouvelles dents conduit à l’élever au rang d’espèce distincte. L’argument décisif tient à la morphologie des canines et des prémolaires, jugée plus primitive que chez ramidus.
Les fossiles de référence
Le matériel se compose d’une dizaine de fragments : dents, morceaux de mandibule, une clavicule, un humérus, des phalanges de main et de pied. Aucun crâne, aucun bassin.
Une phalange de gros orteil retient particulièrement l’attention : son articulation est orientée d’une façon qui, chez les bipèdes, accompagne le déroulé du pas.
Anatomie et morphologie
Les canines sont plus grandes et plus pointues que chez ramidus, avec un début de complexe d’aiguisage contre la prémolaire inférieure; le dispositif que possèdent les grands singes actuels et que les hominines perdent progressivement. Kadabba se situe donc à mi-chemin.
Les phalanges de main sont courbes, comme chez un grimpeur. L’ensemble décrit un primate encore très arboricole, capable peut-être de se déplacer debout au sol.
Mode de vie et environnement
La faune associée (singes colobes, antilopes de forêt, rongeurs) indique un milieu boisé, proche d’un cours d’eau. Là encore, aucune savane ouverte.
Le régime alimentaire, déduit de l’usure dentaire et de l’épaisseur de l’émail, était probablement dominé par les fruits et les feuilles, avec une part d’aliments plus durs.
Place dans la lignée
L’hypothèse la plus simple fait de kadabba l’ancêtre de ramidus, dont il partage le territoire et qu’il précède de huit cent mille ans. Cette continuité, rare en paléoanthropologie, est l’un des arguments les plus solides du dossier.
Débats et incertitudes
La principale objection porte sur la validité de l’espèce : les différences avec ramidus reposent essentiellement sur les dents, et certains spécialistes estiment qu’elles relèvent de la variation normale d’une population plutôt que d’une frontière spécifique.
Le débat rejoint une question générale : peut-on définir une espèce fossile sur quelques dents ? La discipline se divise entre ceux qui multiplient les noms et ceux qui les regroupent, et kadabba se situe exactement sur cette ligne de fracture.
Comment on le date
Les niveaux du Moyen Awash qui ont livré kadabba sont intercalés entre des tufs volcaniques datés par la méthode argon-argon, qui mesure la désintégration du potassium en argon dans les cristaux formés lors de l’éruption. L’encadrement donne 5,8 à 5,2 millions d’années.
Cette fourchette d’environ six cent mille ans reste large. Elle suffit à situer l’espèce, pas à ordonner finement les fossiles entre eux, ce qui pèse dans le débat sur son autonomie par rapport à ramidus.
Ce qu’il nous apprend
La leçon principale tient à la canine. Chez les grands singes actuels, la canine supérieure du mâle est une arme, aiguisée en permanence contre la première prémolaire inférieure. Chez les humains, ce dispositif a disparu. Kadabba se tient au milieu du gué : sa canine est encore grande, mais l’aiguisage s’efface.
Cette réduction progressive, étalée sur plusieurs millions d’années, est l’un des rares changements que l’on peut suivre pas à pas dans le registre fossile. Elle suggère une baisse durable de la compétition entre mâles, donc un changement social, lisible dans une dent.
Le problème des espèces fondées sur des dents
Il faut dire franchement la fragilité du dossier. Une espèce définie sur des canines et des prémolaires repose sur des caractères qui varient beaucoup à l’intérieur d’une même population : selon l’âge, le sexe, l’usure, l’alimentation.
Les paléoanthropologues le savent et procèdent malgré tout ainsi, faute de mieux : nommer permet de raisonner, quitte à regrouper plus tard. Le lecteur doit simplement garder en tête que kadabba est un nom de travail autant qu’une espèce établie.
Ce qu’il reste à trouver
Un crâne, ou même une face partielle, permettrait de comparer kadabba aux autres hominines anciens sur des caractères plus significatifs que les dents. Sans lui, l’espèce restera un jalon chronologique utile mais anatomiquement muet.
Sites & fossiles majeurs
Moyen Awash (Éthiopie)

