Vous avez tous en tête la même image : une file de silhouettes qui se redressent progressivement, du singe courbé à l’homme en marche. En bref : cette image est fausse, et ce n’est pas votre faute ; c’est une illustration de 1965 qui l’a installée. Néandertal n’est pas votre ancêtre ; c’est votre cousin.

D’où vient la file indienne

La « Marche du Progrès » est une planche dessinée par Rudolph Zallinger pour un volume de la collection Life paru en 1965. Quinze figures alignées, de plus en plus verticales, de plus en plus humaines. L’image a été reprise partout : manuels, publicités, T-shirts, caricatures.

Elle a un défaut de conception, et il est purement graphique : pour tenir sur une double page, il fallait aligner. Un alignement suggère une succession. Une succession suggère une filiation. Le dessinateur n’a jamais prétendu représenter une lignée directe, mais l’œil, lui, a conclu tout seul.

Ce n’est pas une erreur scientifique : c’est une contrainte de mise en page devenue une croyance mondiale.

Ce que dit la réalité : un buisson

L’évolution humaine ne ressemble pas à une file mais à un buisson : des branches qui divergent, coexistent, s’éteignent, parfois se recroisent. À plusieurs reprises, trois, quatre, cinq espèces humaines ont vécu en même temps sur la planète.

Il y a 100 000 ans, la Terre portait au moins Homo sapiens en Afrique et au Proche-Orient, les Néandertaliens en Europe, les Dénisoviens en Asie, Homo floresiensis sur son île indonésienne, Homo luzonensis aux Philippines, et probablement des Homo erectus tardifs en Asie du Sud-Est. Six humanités contemporaines.

Il y a 30 000 ans, il n’en restait qu’une. Notre solitude d’espèce est une anomalie très récente, et c’est elle qui nous rend l’idée de cousins si difficile à concevoir : nous n’avons aucun exemple vivant sous les yeux.

Néandertal n’est pas votre ancêtre

C’est le point le plus contre-intuitif. Les lignées de Néandertal et de sapiens se sont séparées il y a de l’ordre de 550 000 à 600 000 ans, à partir d’une population ancestrale commune. Ensuite, elles ont évolué chacune de leur côté : l’une en Eurasie, l’autre en Afrique.

Néandertal n’est donc pas une étape entre le singe et nous. C’est une humanité parallèle, aussi évoluée, aussi éloignée de notre ancêtre commun que nous le sommes, une branche voisine, pas une marche d’escalier.

La nuance : nos deux lignées se sont retrouvées, et croisées. Une part de Néandertal figure donc bien dans notre ascendance. Mais comme on a un cousin dans sa famille, pas comme on a un grand-père.

Et les autres ?

Homo erectus est probablement proche de l’ancêtre de tout ce petit monde, mais « erectus » recouvre des populations étalées sur près de deux millions d’années et trois continents : certaines sont dans notre ascendance, d’autres se sont éteintes sans descendance.

Lucy et les australopithèques précèdent le genre Homo, mais rien ne dit que l’espèce de Lucy soit notre ancêtre direct plutôt qu’une branche voisine. On sait qu’un australopithèque est à l’origine du genre Homo ; on ne sait pas lequel.

Cro-Magnon, enfin, n’est l’ancêtre de personne au sens où on l’entend : ce sont des Homo sapiens, c’est-à-dire nous. Simplement plus tôt.

Pourquoi cette image résiste

Parce qu’elle raconte une histoire qui nous arrange. Une flèche, un progrès, un aboutissement, et nous au bout. Le buisson, lui, dit autre chose : que nous sommes une branche survivante parmi d’autres, que rien ne rendait notre survie nécessaire, et que plusieurs façons d’être humain ont existé simultanément.

C’est moins flatteur, et beaucoup plus intéressant. Nous ne sommes pas le sommet d’une échelle : nous sommes les derniers d’une famille nombreuse.

La bonne image mentale

Si vous devez en garder une : pensez à un arbre généalogique, pas à une file d’attente. Vous y avez des ancêtres en ligne directe, mais aussi des grands-oncles, des cousins éloignés, des branches éteintes faute de descendance. Néandertal, les Dénisoviens, floresiensis : des cousins. Certains ont laissé quelques gènes chez nous, comme un cousin dont on garde une photo.

Le reste de la famille a disparu. C’est cela, la vraie histoire, et elle mérite mieux qu’une file indienne.

Pour aller plus loin : Combien d’espèces humaines ont existé ? et notre dossier Néandertal et Sapiens.