Homme des cavernes hirsute, voûté, à peine dégrossi : la caricature colle à la peau de Néandertal depuis plus d’un siècle. Pourtant, cent ans de fouilles et, depuis 2010, la lecture de son génome ont dressé un tout autre portrait, celui d’un humain accompli, technicien du silex, chasseur redoutable, porteur de gestes symboliques, et même ancêtre partiel de la plupart d’entre nous.

Un malentendu vieux d’un siècle

Tout commence par une erreur. En 1908, trois ecclésiastiques exhument à La Chapelle-aux-Saints (Corrèze) un squelette néandertalien remarquablement complet. Confié au paléontologue Marcellin Boule, il devient la description de référence de l’espèce. Problème : l’individu, mort vieux, était perclus d’arthrose, et Boule néglige ce détail. Sa reconstitution, dos voûté, genoux fléchis, tête projetée en avant, gros orteil écarté comme un singe, fige pour des décennies l’image d’une brute simiesque, incapable de langage articulé. La science du XXe siècle héritera de ce préjugé bien plus que des ossements eux-mêmes. Il faudra attendre les années 1950 pour qu’une nouvelle étude rétablisse une démarche parfaitement droite.

Un cerveau au moins aussi grand que le nôtre

Les faits racontent une autre histoire. Avec une capacité crânienne de 1 500 à 1 750 cm³, le cerveau de Néandertal égalait le nôtre, souvent le dépassait. Le crâne, lui, diffère : plus long, plus bas, prolongé à l’arrière par un « chignon occipital », surmonté à l’avant d’un bourrelet osseux au-dessus des orbites, le fameux torus sus-orbitaire. Le visage est projeté en avant, le nez large, des adaptations au froid glaciaire de l’Europe où l’espèce a prospéré pendant plus de 300 000 ans.

Crânes comparés de Néandertal et d'Homo sapiens
Crânes de Néandertal (à gauche) et d’Homo sapiens : même volume cérébral, architectures différentes. © Jacklee · CC BY-SA 4.0

Des techniciens du silex

Ses artisans taillaient la pierre selon la méthode Levallois : une longue préparation du bloc de silex, le nucléus, permettant d’en détacher, d’un coup précis, un éclat à la forme prédéterminée. Une prouesse de planification mentale. À ces éclats, ils donnaient des dizaines de fonctions, racloirs, pointes, denticulés, regroupées sous le nom de culture moustérienne. Mieux : ils emmanchaient leurs pointes sur des épieux à l’aide de poix de bouleau, obtenue en chauffant l’écorce à l’abri de l’air. C’est l’une des premières « colles » de synthèse de l’histoire, et la preuve d’une chimie empirique maîtrisée.

Éclat Levallois en silex
Un éclat Levallois : la forme de l’outil était « pensée » avant même de frapper. Muséum de Toulouse · CC BY-SA 3.0

Chasseurs, cuisiniers, couturiers

L’analyse isotopique de leurs os révèle un régime très carné : Néandertal chassait au corps à corps rennes, chevaux, bisons, aurochs, parfois mammouths et rhinocéros laineux, d’où ces squelettes couverts de fractures cicatrisées, comparables à celles des cavaliers de rodéo. Mais le tartre dentaire, lui, garde la trace de plantes, de graines et même d’aliments cuits : ils ne dédaignaient ni les végétaux ni la marmite. Ils entretenaient le feu, traitaient les peaux pour se vêtir et s’abritaient sous des huttes ou au fond des grottes, dans un climat périglaciaire d’une rudesse extrême.

Des gestes déjà symboliques

Plus troublant encore : Néandertal enterrait ses morts. À La Ferrassie, à Kebara, à Shanidar (Irak), des corps ont été déposés avec soin au fond de fosses. Il collectait des pigments, ocre rouge, dioxyde de manganèse noir ,, perçait et suspendait des coquillages (Cueva de los Aviones, Espagne), et détachait des serres d’aigle pour en faire, semble-t-il, des parures (Krapina, Croatie). En 2016, la découverte à Bruniquel (Tarn-et-Garonne) de structures de stalagmites brisées et agencées en cercles, à 336 mètres de l’entrée d’une grotte et datées de 176 000 ans, a stupéfié les préhistoriens : bien avant l’arrivée de notre espèce en Europe, des Néandertaliens s’aventuraient déjà, torche à la main, dans les entrailles de la Terre. Et certaines peintures rupestres espagnoles, datées à l’uranium-thorium de plus de 64 000 ans, soit 20 000 ans avant l’arrivée de Homo sapiens ,, pourraient bien être de leur main.

Il vit encore en nous

La révolution est venue des laboratoires. En 2010, l’équipe de Svante Pääbo, futur prix Nobel de médecine 2022, publie le premier génome néandertalien, extrait d’ossements de la grotte de Vindija. Verdict : les populations non africaines actuelles portent en moyenne 1 à 2 % d’ADN néandertalien. La preuve d’un métissage : à leur sortie d’Afrique, les Homo sapiens ont rencontré, côtoyé et eu des enfants avec les Néandertaliens (et avec un troisième groupe, les Dénisoviens, révélés la même année par un simple fragment de doigt). Cet héritage n’a rien d’anecdotique : il influence encore notre immunité, la couleur de notre peau, notre métabolisme, et jusqu’à notre sensibilité à certaines maladies.

Alors, pourquoi ont-ils disparu ?

Vers 40 000 ans, Néandertal s’éteint. Les causes se cumulent plutôt qu’elles ne s’opposent : instabilité climatique brutale, populations petites, dispersées et consanguines, concurrence avec des Homo sapiens plus nombreux et mieux réseautés, et absorption progressive par métissage. Plutôt qu’une extinction soudaine, il faut sans doute imaginer une lente dilution sur plusieurs millénaires. En ce sens, Néandertal n’a pas tout à fait disparu : une part de lui subsiste, inscrite dans nos chromosomes.

Réhabilité, ce cousin nous impose une salutaire modestie : l’humanité n’a pas marché seule. Pendant des centaines de milliers d’années, plusieurs façons d’être humain ont coexisté sur la Terre, et il n’en reste qu’une.