Portrait général

Kenyanthropus platyops, « l’homme du Kenya au visage plat », a vécu autour du lac Turkana entre 3,5 et 3,2 millions d’années. C’est un contemporain exact de Lucy, mais avec un visage qui ne ressemble pas au sien.

C’est aussi l’un des fossiles les plus discutés de la discipline, pour une raison très concrète : le crâne était brisé en centaines de fragments, et l’on débat de ce que la déformation a fait à sa forme.

Découverte

Le crâne est trouvé en 1999 à Lomekwi, sur la rive occidentale du lac Turkana, par Justus Erus, membre de l’équipe de Meave Leakey. L’espèce, et le genre, sont créés dans Nature en 2001.

Créer un genre nouveau est un geste fort : cela revient à dire que le fossile ne rentre dans aucun des ensembles connus. C’est ce qui a déclenché la controverse.

Les fossiles de référence

L’holotype KNM-WT 40000 est un crâne à peu près complet mais très abîmé : il a été déformé par l’expansion de la matrice sédimentaire qui le remplissait, laquelle a fait éclater l’os en un réseau de fragments millimétriques.

Une mâchoire supérieure, KNM-WT 38350, et quelques dents complètent le matériel. C’est peu pour asseoir un genre.

Anatomie et morphologie

Deux caractères ont frappé les descripteurs. Le visage est plat : peu projeté vers l’avant, avec des pommettes hautes et antérieures (une architecture qui rappelle, de loin, celle de certains Homo ultérieurs.)

Et les molaires sont petites, avec un émail relativement mince, ce qui contraste avec la robustesse du visage. La capacité crânienne n’a pas pu être mesurée de façon fiable, mais reste dans la fourchette des australopithèques.

Mode de vie et environnement

Les niveaux de Lomekwi décrivent un paysage varié : bois, prairies, bords de rivière. La faune associée mêle espèces de forêt et espèces de milieu ouvert.

La petite taille des dents suggère un régime moins abrasif que celui des australopithèques robustes, sans qu’une étude isotopique large soit venue le confirmer.

Les outils de Lomekwi 3

En 2015, une équipe conduite par Sonia Harmand a publié la découverte, à quelques kilomètres de là, d’outils de pierre datés de 3,3 millions d’années; les plus anciens connus, antérieurs de 700 000 ans à l’Oldowayen classique.

Ce sont de gros éclats et des enclumes, obtenus par percussion posée ou bipolaire : une technique différente de celle des galets aménagés d’Olduvai. Le seul hominine connu dans la région à cette date est Kenyanthropus. L’association n’est pas démontrée, mais elle est tentante, et elle a suffi à faire tomber l’idée que la taille de la pierre définissait le genre Homo.

Place dans la lignée

Ses descripteurs voyaient dans le visage plat un caractère pouvant annoncer Homo rudolfensis, dont le crâne KNM-ER 1470 présente une architecture faciale comparable. Certains ont même proposé de reclasser ce dernier en Kenyanthropus rudolfensis.

Cette filiation reste spéculative. Ce qui est acquis, en revanche, c’est qu’un hominine au visage inattendu vivait à côté d’afarensis.

Comment on le date

La formation de Nachukui, sur la rive ouest du Turkana, est remarquablement bien contrainte : des dizaines de niveaux de cendres volcaniques, datés à l’argon-argon et corrélés d’un site à l’autre par leur signature chimique, encadrent chaque niveau fossilifère.

Le crâne est situé entre les tufs Tulu Bor et Lokochot, ce qui donne une fourchette de 3,5 à 3,3 millions d’années, à quelques dizaines de milliers d’années près.

Débats et incertitudes

La critique principale, formulée par Tim White en 2003, est d’ordre taphonomique : un crâne déformé par expansion de matrice peut voir sa face aplatie artificiellement. La platitude, caractère diagnostique de l’espèce, pourrait être un artefact de fossilisation.

Des reconstructions virtuelles par tomographie ont tenté de corriger la déformation. Elles n’ont pas mis fin au débat : selon les auteurs, le visage reste plat ou redevient ordinaire.

Une partie de la communauté considère donc Kenyanthropus comme un Australopithecus afarensis mal conservé. Une autre y maintient un genre distinct.

Ce qu’il nous apprend

Indépendamment de son sort taxinomique, Kenyanthropus a rendu deux services.

Le premier est méthodologique. Il a obligé la discipline à regarder en face un problème qu’elle traitait à la légère : la déformation post-mortem. Un fossile n’est pas un objet neutre livré tel quel; c’est un os qui a passé des millions d’années sous des sédiments, comprimé, dissous, recimenté. Les reconstructions virtuelles par tomographie, aujourd’hui banales, se sont en partie développées sur ce cas.

Le second est historique. À 3,5 millions d’années, la région du Turkana abritait au moins deux formes d’hominines très différentes de visage. Ajoutées à deyiremeda en Éthiopie et à bahrelghazali au Tchad, elles dessinent un Pliocène moyen bien plus peuplé qu’on ne l’imaginait il y a trente ans.

Ce qu’il reste à trouver

Un second crâne, mieux conservé, trancherait en une saison de fouilles. Et une association directe entre des restes d’hominine et les outils de Lomekwi 3 changerait la manière dont on raconte l’origine de la technique.

Sites & fossiles majeurs

Lomekwi (Kenya)