Portrait général

Les hominines de Dmanissi, en Géorgie, datés de 1,8 million d’années, sont les plus anciens connus hors d’Afrique par des restes humains, et non par de simples outils.

Ils ont reçu en 2002 le nom d’Homo georgicus. Ce nom est aujourd’hui peu employé : les recherches menées sur le site ont abouti à une conclusion qui dépasse largement le cas géorgien, et qui remet en cause la façon même de nommer les espèces humaines.

Découverte

Dmanissi est une cité médiévale, construite sur un promontoire basaltique. C’est en fouillant des silos à grains, en 1991, que les archéologues atteignent des niveaux beaucoup plus anciens et exhument une mandibule d’hominine.

Les campagnes suivantes, dirigées par David Lordkipanidze, livrent cinq crânes, plusieurs mandibules et des restes post-crâniens; une série exceptionnelle, provenant d’un intervalle de temps très court.

Les fossiles de référence

D2700, crâne d’un adolescent d’une remarquable fraîcheur, est devenu l’image du site.

D4500, publié en 2013, est le crâne le plus complet du Pléistocène ancien mondial : boîte crânienne, face et mandibule appariées, avec un cerveau de seulement 546 cm³.

D3444 est le crâne d’un individu âgé ayant perdu presque toutes ses dents plusieurs années avant sa mort, les alvéoles sont refermées et l’os résorbé.

Anatomie et morphologie

Les capacités crâniennes s’échelonnent de 546 à 730 cm³, soit une fourchette très basse, proche de celle d’Homo habilis. La taille estimée va de 1,45 à 1,66 m, pour une masse de 40 à 50 kg.

Les membres inférieurs sont modernes, adaptés à la marche de longue distance, tandis que les épaules et les bras conservent des traits archaïques.

Ce sont donc de petits hominines au petit cerveau qui ont franchi le Caucase. On imaginait que la sortie d’Afrique avait supposé un grand corps, un grand cerveau et l’Acheuléen : aucune de ces trois conditions n’est remplie ici. L’outillage de Dmanissi est oldowayen, sommaire.

Le vieil homme sans dents

D3444 a survécu plusieurs années sans dentition fonctionnelle. Deux lectures s’affrontent, et elles sont également instructives.

La première y voit une prise en charge par le groupe : aliments écrasés, viande partagée, protection. Ce serait la plus ancienne trace de solidarité envers un individu improductif.

La seconde rappelle que des primates édentés survivent en se rabattant sur des aliments mous (moelle, cervelle, fruits mûrs) sans aide particulière.

Le fossile ne permet pas de choisir. Il pose une question, il n’y répond pas, et il faut se garder de lire dans un os ce que l’on souhaite y trouver.

Un promontoire entre deux rivières

Le site occupe un éperon rocheux au confluent de deux rivières, dans un paysage de steppe boisée. La faune associée est riche et redoutable : machairodontes (les félins à dents de sabre du genre Megantereon, hyènes géantes, ours, rhinocéros, autruches.)

Les hominines de Dmanissi n’étaient pas au sommet de cette chaîne alimentaire. Les os découpés côtoient les os rongés, et l’on discute encore s’ils accédaient aux carcasses en premier ou après les carnivores. Le promontoire lui-même, difficile d’accès, a pu offrir un refuge.

Le climat, plus froid et plus saisonnier que celui de l’Afrique de l’Est, pose une autre question : comment de petits hominines sans feu attesté ni vêtement passaient-ils l’hiver caucasien ?

Comment on le date

Les fossiles reposent directement sur une coulée basaltique datée à l’argon-argon de 1,85 million d’années, et sont scellés par des sédiments dont le paléomagnétisme enregistre la transition Olduvai. La datation de 1,77 million d’années est l’une des plus solides du Pléistocène ancien eurasien.

Une espèce, ou cinq visages ?

C’est ici que Dmanissi dépasse son propre cas. Les cinq crânes proviennent d’un même lieu et d’un intervalle de quelques milliers d’années : ils appartiennent, selon toute vraisemblance, à une même population.

Or ils sont très différents entre eux. Si on les avait trouvés isolément, sur trois continents, on les aurait sans hésiter attribués à des espèces distinctes : un peu d’habilis, un peu de rudolfensis, un peu d’erectus.

L’équipe de Lordkipanidze en a tiré, en 2013, une conclusion radicale : la variabilité observée à l’intérieur d’une seule population suffit à expliquer les différences sur lesquelles on a fondé plusieurs espèces africaines. Toutes seraient à regrouper sous Homo erectus.

Débats et incertitudes

La proposition n’a pas fait l’unanimité, loin de là. On lui objecte que la variabilité de Dmanissi, si réelle soit-elle, ne couvre pas tous les écarts observés en Afrique, et qu’un raisonnement mené sur cinq individus ne peut effacer des décennies de comparaisons.

Le nom Homo georgicus est lui-même l’une des victimes du débat : si l’argument de ses auteurs est juste, l’espèce qu’ils avaient créée n’a plus lieu d’être, et Dmanissi devient une population d’Homo erectus.

Ce qu’il nous apprend

Dmanissi force à une prudence salutaire. Une espèce fossile est presque toujours définie sur une poignée d’individus, souvent un seul. Ce site rappelle qu’à l’intérieur d’un même groupe humain, les crânes peuvent différer beaucoup plus qu’on ne l’admet, et que la carte des espèces humaines est en partie un effet de la rareté des fossiles.

Ce qu’il reste à trouver

D’autres populations documentées par plusieurs individus contemporains, seule façon de mesurer la variabilité réelle. Dmanissi continue d’être fouillé, et chaque nouveau crâne pèse lourd.

Sites & fossiles majeurs

Dmanissi (Géorgie)