Portrait général

Les hominines de Dmanissi, en Géorgie, datés d’environ 1,8 million d’années, sont les plus anciens connus hors d’Afrique par des restes humains, et non par de simples outils.

Ils ont reçu en 2002 le nom d’Homo georgicus. Ce nom est aujourd’hui peu employé : les recherches menées sur le site ont abouti à une conclusion qui dépasse largement le cas géorgien, et qui remet en cause la façon même de nommer les espèces humaines.

Cinq crânes, plusieurs mandibules, des os des membres, des milliers d’outils et une faune abondante : aucun autre gisement de cet âge ne donne une image aussi complète d’une population humaine. C’est ce qui fait de Dmanissi un laboratoire unique, et un terrain de controverse.

Un promontoire entre deux rivières

Dmanissi se trouve dans le sud de la Géorgie, à environ 85 km au sud-ouest de Tbilissi. Le site occupe un éperon rocheux au confluent de deux rivières, la Mashavera et la Pinasaouri, dans un paysage qui était alors une steppe boisée.

La faune associée est riche et redoutable : machairodontes, ces félins à dents de sabre des genres Megantereon et Homotherium, un grand félin proche du jaguar, des hyènes, ours, loups, mais aussi chevaux, rhinocéros, cerfs, gazelles, bisons et autruches géantes.

Les hominines de Dmanissi n’étaient pas au sommet de cette chaîne alimentaire. Les os découpés côtoient les os rongés, et l’on discute encore s’ils accédaient aux carcasses en premier ou après les carnivores. Le promontoire lui-même, difficile d’accès, a pu offrir un refuge.

Cette faune a une autre utilité : elle sert d’horloge. Plusieurs espèces présentes à Dmanissi, comme certains petits rongeurs du genre Mimomys ou l’autruche géante Pachystruthio dmanisensis, appartiennent à des ensembles bien datés ailleurs en Eurasie. Leur présence confirme, indépendamment des méthodes physiques, l’âge très ancien du gisement. Les sédiments qui enveloppent les os, des cendres volcaniques remaniées par le vent et le ruissellement, se sont accumulés vite, ce qui a protégé les squelettes des intempéries et explique leur fraîcheur exceptionnelle.

Le climat, plus froid et plus saisonnier que celui de l’Afrique de l’Est, pose une autre question : comment de petits hominines sans feu attesté ni vêtement passaient-ils l’hiver caucasien ?

Découverte

Dmanissi est une cité médiévale, construite sur ce promontoire basaltique. Dans les années 1980, des archéologues qui fouillent ses ruines atteignent, au fond des silos à grains médiévaux creusés dans le sol, des niveaux beaucoup plus anciens : ossements d’animaux disparus et outils de pierre taillée.

Fouilles du gisement de Dmanissi en 2007
Le chantier de fouille du gisement préhistorique de Dmanissi en 2007, sous abri, sur le promontoire de la cité médiévale. · Georgian National Museum · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Le 25 septembre 1991, une équipe conduite par Medea Nioradze et Antje Justus met au jour une mandibule d’hominine, D211. Les paléontologues Abesalom Vekua, David Lordkipanidze et Léo Gabounia y reconnaissent un Homo ancien.

Les campagnes suivantes, dirigées par David Lordkipanidze, du Musée national de Géorgie, livrent cinq crânes, plusieurs mandibules et des restes post-crâniens : une série exceptionnelle, provenant d’un intervalle de temps très court. Des chercheurs de nombreux pays, dont l’équipe française d’Henry et Marie-Antoinette de Lumley, de l’Institut de paléontologie humaine, ont participé à leur étude.

Les fossiles de référence

Les deux premiers crânes, D2280 et D2282, sont trouvés en 1999 et publiés en 2000 dans Science. Ils font la une : jamais on n’avait trouvé des humains aussi anciens hors d’Afrique.

Crâne D4500 et mandibule D2600 de Dmanissi
Le crâne D4500 et sa mandibule D2600, originaux exposés au Musée national de Géorgie, à Tbilissi : le crâne le plus complet du Pléistocène ancien. · Kober · CC0 · Wikimedia Commons

En 2000 apparaît une mandibule massive, D2600, à la denture énorme. C’est elle que Gabounia, de Lumley, Vekua, Lordkipanidze et leurs collègues désignent en 2002 comme holotype d’Homo georgicus, dans la revue L’Anthropologie.

D2700, crâne d’un adolescent d’une remarquable fraîcheur, trouvé en 2001 avec sa mandibule D2735, est devenu l’image du site.

D3444, trouvé en 2002, est le crâne d’un individu âgé ayant perdu presque toutes ses dents plusieurs années avant sa mort : les alvéoles sont refermées et l’os résorbé. Sa mandibule, D3900, est mise au jour en 2003.

D4500, découvert le 5 août 2005 et publié en 2013, s’ajuste à la mandibule D2600 trouvée cinq ans plus tôt. L’ensemble forme le crâne le plus complet du Pléistocène ancien mondial : boîte crânienne, face et mandibule appariées, avec un cerveau de seulement 546 cm³.

Anatomie et morphologie

Les capacités crâniennes s’échelonnent de 546 à environ 775 cm³, pour une moyenne d’environ 630 cm³ : une fourchette très basse, proche de celle d’Homo habilis, et inférieure à celle des Homo erectus africains plus tardifs. La taille estimée va de 1,45 à 1,66 m, pour une masse de 40 à 50 kg.

Crâne D2700 et mandibule D2735 de Dmanissi
Le crâne d’adolescent D2700 et sa mandibule D2735, fossiles originaux de Dmanissi. · Gerbil · CC BY 3.0 · Wikimedia Commons

Les membres inférieurs sont modernes, adaptés à la marche de longue distance, tandis que les épaules et les bras conservent des traits archaïques. Les os des membres, publiés en 2007, confirment cette mosaïque.

Ce sont donc de petits hominines au petit cerveau qui ont franchi le Caucase. On imaginait que la sortie d’Afrique avait supposé un grand corps, un grand cerveau et l’Acheuléen : aucune de ces trois conditions n’est remplie ici.

Le crâne D4500 résume ce paradoxe : une boîte crânienne minuscule posée sur une face très grande et projetée vers l’avant, avec une mâchoire puissante. On croirait deux espèces en un seul individu.

D2700, l’adolescent, présente au contraire une face plus légère, mais des canines remarquablement grandes. D3444, le vieil édenté, a une face raccourcie par la perte des dents et la résorption de l’os. Une partie des différences entre les crânes tient donc à l’âge, au sexe et à l’usure, ce qui complique encore les comparaisons.

Outils et vie quotidienne

L’outillage de Dmanissi est oldowayen, sommaire : surtout des éclats, des nucléus et quelques galets aménagés en choppers. Les tailleurs utilisaient des roches locales, volcaniques et sédimentaires, ramassées dans le lit des rivières voisines. Aucun biface n’y figure.

Chopper de Dmanissi
Galet aménagé (chopper) de Dmanissi, outil de tradition oldowayenne daté d’environ 1,8 million d’années. · José-Manuel Benito · Public domain · Wikimedia Commons

De nombreux blocs non taillés ont été apportés sur le site, peut-être comme réserves de matière première ou comme projectiles. Les outils couvrent l’intervalle de 1,85 à 1,78 million d’années, ce qui montre une occupation répétée, et pas un passage unique.

Les marques de découpe sur les os d’herbivores prouvent que la viande comptait dans l’alimentation. Des graines de micocoulier, retrouvées dans les sédiments, rappellent qu’une part végétale existait aussi, même si elle laisse peu de traces.

Le vieil homme sans dents

D3444 a survécu plusieurs années sans dentition fonctionnelle. Sa description, publiée en 2005 dans Nature, a donné lieu à deux lectures qui s’affrontent, et elles sont également instructives.

Crâne édenté D3444 de Dmanissi
Moulage du crâne édenté D3444 de Dmanissi, exposé dans la salle des origines humaines de la Smithsonian, à Washington. · Ryan Somma from Occoquan, USA · CC BY-SA 2.0 · Wikimedia Commons

La première y voit une prise en charge par le groupe : aliments écrasés, viande partagée, protection. Ce serait la plus ancienne trace de solidarité envers un individu affaibli.

La seconde rappelle que des primates édentés survivent en se rabattant sur des aliments mous (moelle, cervelle, fruits mûrs) sans aide particulière.

Le fossile ne permet pas de choisir. Il pose une question, il n’y répond pas, et il faut se garder de lire dans un os ce que l’on souhaite y trouver.

Comment on le date

Les fossiles reposent directement sur une coulée basaltique datée à l’argon-argon d’environ 1,85 million d’années, et sont scellés par des sédiments dont le paléomagnétisme enregistre la fin de l’épisode d’Olduvai, une période où le champ magnétique terrestre avait sa polarité actuelle.

En 2011, l’équipe de Reid Ferring a publié dans les PNAS une chronologie détaillée : les cendres volcaniques intercalées donnent environ 1,81 million d’années, et l’occupation humaine s’étend de 1,85 à 1,78 million d’années. Les crânes eux-mêmes se situent vers 1,77 million d’années. C’est l’une des chronologies les plus solides du Pléistocène ancien eurasien.

Une espèce, ou cinq visages ?

C’est ici que Dmanissi dépasse son propre cas. Les cinq crânes proviennent d’un même lieu et d’un intervalle de quelques milliers d’années : ils appartiennent, selon toute vraisemblance, à une même population.

Reconstitution du visage d’un homme de Dmanissi
Reconstitution faciale d’un homme de Dmanissi (Homo georgicus) réalisée par Cicero Moraes, Luca Bezzi, Nicola Carrara et Telmo Pievani. · Cicero Moraes et alii (Luca Bezzi, Nicola Carrara, Telmo Pievani) · CC BY 4.0 · Wikimedia Commons

Or ils sont très différents entre eux. Si on les avait trouvés isolément, sur trois continents, on les aurait sans hésiter attribués à des espèces distinctes : un peu d’habilis, un peu de rudolfensis, un peu d’erectus.

L’équipe de Lordkipanidze en a tiré, en 2013, dans Science, une conclusion radicale : la variabilité observée à l’intérieur d’une seule population suffit à expliquer les différences sur lesquelles on a fondé plusieurs espèces africaines. Toutes seraient à regrouper sous Homo erectus.

Débats et incertitudes

La proposition n’a pas fait l’unanimité, loin de là. On lui objecte que la variabilité de Dmanissi, si réelle soit-elle, ne couvre pas tous les écarts observés en Afrique, et qu’un raisonnement mené sur cinq individus ne peut effacer des décennies de comparaisons. Fred Spoor a rappelé qu’une espèce se définit par des caractères diagnostiques précis, que l’analyse globale de la forme ne suffit pas à saisir.

En 2014, Jeffrey Schwartz, Ian Tattersall et Zhang Chi ont soutenu au contraire que D2600 et le crâne D4500 devaient rester une espèce à part, Homo georgicus. En 2017, l’équipe de Philip Rightmire et Lordkipanidze a réaffirmé que les écarts restaient dans les limites d’une seule espèce.

Le débat a été relancé en janvier 2025 par une étude de Victor Nery et de ses collègues, dans PLoS ONE, fondée sur la taille des dents jugales comparée à 583 dents d’autres hominines. Selon eux, le crâne 5 se range près des australopithèques, les autres près des Homo. Ils proposent deux espèces contemporaines : Homo georgicus pour la forme archaïque, et un nouveau nom, Homo caucasi, pour l’autre. Cette proposition, fondée sur un seul type de mesure, reste à discuter.

Le nom Homo georgicus est donc l’objet d’un double renversement : abandonné par ses propres auteurs au profit d’Homo erectus, il est aujourd’hui réhabilité par d’autres, et pour une partie seulement des fossiles.

Idées reçues à corriger

  • « Les premiers à quitter l’Afrique étaient de grands Homo erectus acheuléens. » Dmanissi montre de petits hominines, au cerveau modeste, avec un outillage oldowayen.
  • « Le vieil édenté prouve la compassion. » C’est une hypothèse séduisante, pas une démonstration.
  • « Cinq crânes différents, cinq espèces. » C’est précisément ce que Dmanissi invite à ne pas conclure trop vite, quelle que soit l’issue du débat.

Où le voir

Les originaux sont conservés au Musée national de Géorgie, à Tbilissi, qui expose notamment le crâne D4500 avec sa mandibule D2600. Le site de Dmanissi, toujours fouillé, est aménagé en réserve archéologique avec un petit musée.

Des moulages sont présentés dans de nombreux musées, comme le Musée archéologique national de Madrid, le musée Naturalis de Leyde ou la salle des origines humaines de la Smithsonian, à Washington, qui expose le crâne D3444.

Chronologie de la recherche

  • Années 1980 : fouilles de la cité médiévale ; découverte de faune fossile et d’outils de pierre.
  • 1991 : le 25 septembre, découverte de la mandibule D211.
  • 1999 : découverte des crânes D2280 et D2282, publiés en 2000 dans Science.
  • 2000 : découverte de la grande mandibule D2600.
  • 2001 : découverte du crâne d’adolescent D2700 et de sa mandibule.
  • 2002 : D2600 devient l’holotype d’Homo georgicus ; découverte du crâne édenté D3444.
  • 2005 : publication du crâne édenté dans Nature ; le 5 août, découverte du crâne D4500.
  • 2007 : publication des os des membres dans Nature.
  • 2011 : chronologie détaillée du site, de 1,85 à 1,78 million d’années.
  • 2013 : publication du crâne 5 et proposition d’une espèce unique, Homo erectus.
  • 2025 : une étude dentaire propose deux espèces, Homo georgicus et Homo caucasi.

Ce qu’il nous apprend

Dmanissi force à une prudence salutaire. Une espèce fossile est presque toujours définie sur une poignée d’individus, souvent un seul. Ce site rappelle qu’à l’intérieur d’un même groupe humain, les crânes peuvent différer beaucoup plus qu’on ne l’admet, et que la carte des espèces humaines est en partie un effet de la rareté des fossiles.

Le site a aussi changé la géographie des origines. Si de petits hominines au cerveau modeste étaient au Caucase il y a 1,8 million d’années, la sortie d’Afrique a commencé tôt, avant l’apparition des grands Homo erectus africains et de l’Acheuléen. D’autres sites l’ont confirmé depuis : à Shangchen, en Chine, des outils de pierre ont été datés d’environ 2,1 millions d’années en 2018. Dmanissi n’est donc pas une exception, mais l’un des rares endroits où l’on voit les visages de ces premiers voyageurs.

Ce qu’il reste à trouver

D’autres populations documentées par plusieurs individus contemporains, seule façon de mesurer la variabilité réelle. Dmanissi continue d’être fouillé, et chaque nouveau crâne pèse lourd. Le site voisin d’Orozmani, daté lui aussi d’environ 1,8 million d’années, a déjà livré une dent humaine : la région n’a pas fini de parler.

Pour aller plus loin

  • Gabunia L., Vekua A., Lordkipanidze D. et al., 2000. Les premiers crânes humains d’Eurasie, à Dmanissi, Science.
  • Gabounia L., de Lumley M.-A., Vekua A., Lordkipanidze D., de Lumley H., 2002. Découverte d’un nouvel hominidé à Dmanissi (Homo georgicus), L’Anthropologie.
  • Vekua A., Lordkipanidze D., Rightmire G. P. et al., 2002. Un nouveau crâne d’Homo ancien de Dmanissi, Science.
  • Lordkipanidze D. et al., 2005. Le plus ancien crâne d’hominine édenté, Nature.
  • Lordkipanidze D. et al., 2007. Restes post-crâniens d’Homo ancien de Dmanissi, Nature.
  • Ferring R. et al., 2011. Les plus anciennes occupations humaines de Dmanissi, datées de 1,85 à 1,78 million d’années, PNAS.
  • Lordkipanidze D., Ponce de León M. S., Margvelashvili A. et al., 2013. Un crâne complet de Dmanissi et la biologie évolutive des premiers Homo, Science.
  • Schwartz J. H., Tattersall I., Chi Z., 2014. Commentaire sur le crâne de Dmanissi, Science.
  • Rightmire G. P., Ponce de León M. S., Lordkipanidze D., Margvelashvili A., Zollikofer C. P. E., 2017. Le crâne 5 de Dmanissi, Journal of Human Evolution.
  • Nery V. et al., 2025. Analyse de la taille des dents jugales des hominines de Dmanissi, PLoS ONE.

Sites & fossiles majeurs

Dmanissi (Géorgie)