Portrait général

Australopithecus deyiremeda est l’un des hominines les plus récemment décrits : 2015. Il vivait en Éthiopie entre 3,5 et 3,3 millions d’années, c’est-à-dire exactement à l’époque de Lucy, et à quelques dizaines de kilomètres de l’endroit où elle a été trouvée.

Son nom signifie « parent proche » en langue afar, ce qui résume son intérêt : montrer que plusieurs espèces d’australopithèques se partageaient le même territoire au même moment.

Longtemps connu par quelques mâchoires seulement, il a pris du corps en novembre 2025. Une nouvelle publication dans Nature lui a attribué un pied fossile célèbre, une mandibule d’enfant et des analyses chimiques de ses dents. On sait désormais qu’il grimpait mieux que Lucy, marchait autrement qu’elle et ne mangeait pas tout à fait la même chose.

Woranso-Mille, dans l’Afar

Les fossiles proviennent de Woranso-Mille, dans le district de Mille, au centre de la région Afar, à environ 520 km au nord-est d’Addis-Abeba et à 35 km au nord de Hadar, le site de Lucy.

Carte de situation de la région Afar en Éthiopie
Carte de la région Afar, en Éthiopie, où se trouve le site de Woranso-Mille, dans le district de Mille. · Dr. Blofeld and User:NordNordWest · CC BY-SA 2.0 · Wikimedia Commons

L’Afar est une immense dépression où se rejoignent trois fractures de l’écorce terrestre : le rift est-africain, la mer Rouge et le golfe d’Aden. Ce contexte tectonique a deux conséquences heureuses pour les paléontologues. Les bassins qui s’y creusent piègent des sédiments en abondance, et l’activité volcanique y dépose régulièrement des cendres que l’on sait dater.

Vers 3,5 millions d’années, le secteur de Burtele était une plaine traversée de cours d’eau, ponctuée de mares et de lacs temporaires. Les sédiments qui s’y accumulaient, sables, argiles et cendres, ont enseveli les os d’animaux morts sur les berges. Aujourd’hui, l’érosion de ces couches, dans un paysage aride de collines ravinées, fait réapparaître les fossiles à la surface : c’est en marchant lentement, les yeux au sol, que l’on trouve la plupart d’entre eux.

Le projet de recherche de Woranso-Mille fouille la zone depuis le début des années 2000. Il y a mis au jour plusieurs fossiles majeurs : le squelette partiel d’Australopithecus afarensis surnommé Kadanuumuu, le crâne d’Australopithecus anamensis MRD publié en 2019, et les restes de deyiremeda. Woranso-Mille est devenu l’un des gisements les plus productifs de la paléoanthropologie récente.

Découverte

Le 4 mars 2011, Mohammed Barao, un habitant afar qui travaille pour le projet, repère une mâchoire supérieure en surface, dans la zone de Burtele. Les jours suivants, le chercheur de fossiles éthiopien Alemayehu Asfaw trouve deux mandibules, à Burtele et dans la zone voisine de Waytaleyta.

L’équipe est dirigée par Yohannes Haile-Selassie, alors conservateur au muséum d’histoire naturelle de Cleveland. Elle réunit notamment la géologue Beverly Saylor, Luis Gibert, Stephanie Melillo, Naomi Levin et les géochronologues Alan Deino et Gary Scott, du Berkeley Geochronology Center.

L’espèce est décrite dans Nature le 28 mai 2015. Les auteurs y présentent les mâchoires comme distinctes de celles d’afarensis, malgré la proximité dans le temps et dans l’espace.

Comme tous les fossiles d’hominines d’Éthiopie, les pièces sont conservées à Addis-Abeba, au Musée national d’Éthiopie, qui abrite aussi Lucy. Elles ne sont pas exposées en permanence, et leur étude se fait sur autorisation des autorités éthiopiennes du patrimoine.

Le choix de ne pas inclure le pied de Burtele dans la description de 2015 était délibéré. Les mâchoires et le pied provenaient de localités voisines et d’âges proches, mais aucun lien direct ne les unissait. Les auteurs ont préféré nommer l’espèce sur ses seules mâchoires, quitte à revenir sur la question plus tard. C’est ce qu’ils ont fait dix ans après.

Les fossiles de référence

L’holotype BRT-VP-3/1 est une mâchoire supérieure gauche de jeune adulte, qui conserve toutes ses dents sauf la première incisive et la troisième molaire. Deux mandibules servent de paratypes : BRT-VP-3/14, un corps mandibulaire adulte complet, et WYT-VP-2/10, une mandibule droite sans dents. Une quatrième pièce, BRT-VP-3/37, est rattachée avec plus de réserve.

Dessin des mâchoires supérieure et inférieure d’Australopithecus deyiremeda
Dessin des mâchoires d’Australopithecus deyiremeda : le maxillaire holotype BRT-VP-3/1 (inversé) et la mandibule BRT-VP-3/14, présentés en occlusion. · A. C. Tatarinov · CC0 · Wikimedia Commons

Le dossier s’est épaissi en 2025. Les nouvelles pièces attribuées à l’espèce, datées d’environ 3,47 à 3,33 millions d’années et issues de la même série de couches, comprennent des fragments de bassin et de crâne, des dents isolées et surtout une mandibule d’enfant portant douze dents.

Et un pied partiel, trouvé en 2009 et daté de 3,4 millions d’années, est désormais rattaché à l’espèce : le pied de Burtele, dont l’histoire mérite un chapitre à part.

Anatomie et morphologie

Les différences avec afarensis portent sur la robustesse de la mâchoire, la forme et la position des zygomatiques (les os des pommettes, implantés plus en avant) et surtout la taille des dents : les molaires et prémolaires de deyiremeda sont nettement plus petites, alors que la mandibule est plus massive.

Les parois des dents jugales sont inclinées, un trait qui rappelle les paranthropes, et la canine supérieure est proportionnellement petite. La pommette avancée rappelle aussi, selon les descripteurs, Kenyanthropus platyops, contemporain kényan au visage plat.

Cette combinaison (mandibule robuste, dents réduites) est inhabituelle et constitue l’argument principal en faveur d’une espèce distincte. Les auteurs de 2025 ajoutent que la denture comme le squelette de deyiremeda sont, dans l’ensemble, plus archaïques que ceux d’afarensis.

Le pied de Burtele

En 2009, l’équipe recueille à Burtele huit os d’un même pied : des métatarsiens et des phalanges d’orteils. La pièce, numérotée BRT-VP-2/73, est publiée dans Nature en 2012. Elle présente un gros orteil divergent et mobile, à la manière d’Ardipithecus, capable de saisir une branche.

Reconstitution du pied de Burtele
Reconstitution du pied de Burtele (BRT-VP-2/73), daté de 3,4 millions d’années, au gros orteil divergent, attribué à Australopithecus deyiremeda depuis 2025. · John Nygren · CC BY 4.0 · Wikimedia Commons

Pendant treize ans, ce pied est resté orphelin. Il était contemporain d’afarensis, dont le pied était déjà voûté et au gros orteil aligné, mais il ne lui ressemblait pas. Aucun crâne ni aucune mâchoire n’avait été trouvé avec lui, et l’on évite, dans la discipline, de nommer une espèce sur des os situés sous le cou.

La publication de novembre 2025 franchit le pas. Les nouveaux restes de deyiremeda proviennent du même secteur et des mêmes niveaux que le pied, et aucun indice d’une troisième espèce n’y a été trouvé. L’équipe de Haile-Selassie en conclut que le pied de Burtele appartient bien à deyiremeda. L’attribution reste une association par le contexte, et non par un squelette où pied et mâchoire seraient réunis.

Le pied de Burtele décrit un animal à l’aise dans deux mondes. Le gros orteil opposable et les orteils longs et souples conviennent à la grimpe. Mais les articulations des orteils montrent aussi un mouvement de déroulé typique de la marche debout.

Selon l’interprétation de 2025, deyiremeda marchait sur deux jambes au sol, mais poussait sur son deuxième orteil plutôt que sur le gros orteil au moment de quitter le sol. C’est une bipédie différente de celle de Lucy, dont l’empreinte se rapprochait déjà davantage de la nôtre.

Il faut donc admettre qu’un hominine au gros orteil divergent, encore très arboricole, vivait aux côtés de Lucy, dont le pied était déjà adapté à la marche. Deux stratégies locomotrices coexistaient, un million d’années après Ardi.

Ce que disent les dents

L’émail épais et la robustesse mandibulaire suggèrent un régime incluant des aliments durs ou abrasifs. Jusqu’en 2025, on en restait à ces inférences morphologiques.

L’étude de 2025 a apporté des mesures. Huit des 25 dents trouvées dans le secteur de Burtele ont été échantillonnées avec des forets de moins d’un millimètre pour analyser les isotopes du carbone de leur émail. Le résultat est net : deyiremeda consommait surtout des ressources dites C3, c’est-à-dire des feuilles, fruits et graines d’arbres, d’arbustes et d’herbacées non graminéennes.

Afarensis, au même endroit et à la même époque, avait un régime mixte, puisant aussi dans les plantes de type C4, graminées et laîches des milieux ouverts. Les deux espèces exploitaient donc en partie des ressources différentes, ce qui rend leur coexistence plus facile à comprendre.

La mandibule d’enfant, numérotée BRT-VP-2/135, a été scannée par microtomographie. Elle appartenait à un individu d’environ 4 ans et demi, dont les dents de lait étaient en place et les dents définitives en formation dans l’os. Elle montre un décalage de croissance entre incisives et molaires, comparable à ce que l’on observe chez d’autres australopithèques.

Mode de vie et environnement

Le paysage de Woranso-Mille à cette époque associait prairies ouvertes et forêts, ces dernières poussant probablement en bordure d’un lac ou d’une rivière. La faune associée réunit des brouteurs de graminées comme les impalas et les alcélaphinés, des éléphants, des girafes qui broutaient les arbres et des singes forestiers.

Ce paysage en mosaïque offrait de la place à deux espèces proches. L’une, deyiremeda, restait plus liée aux arbres, par son pied comme par son alimentation. L’autre, afarensis, était plus terrestre et plus éclectique. Les écologues appellent ce partage un partitionnement de niche.

Comment on le date

Les niveaux de Woranso-Mille sont datés à l’argon-argon sur les cendres volcaniques intercalées dans la série, avec un appui du paléomagnétisme : l’enregistrement, dans les sédiments, des inversions du champ magnétique terrestre, dont le calendrier est connu. Les géologues ont aussi estimé la vitesse de dépôt des sédiments entre deux niveaux datés.

Carte géologique simplifiée du triangle de l’Afar
Carte géologique simplifiée du triangle de l’Afar : roches volcaniques anciennes et récentes, bassins sédimentaires où se forment les gisements fossiles. · Razashah1 · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Ce troisième outil compte. Lorsque deux cendres datées encadrent un fossile, on peut estimer son âge en supposant que les sédiments se sont déposés à un rythme à peu près régulier entre elles. La méthode est approximative, mais combinée aux deux autres, elle permet de situer chaque mâchoire et le pied dans un intervalle de quelques dizaines de milliers d’années.

La fourchette 3,5 à 3,3 millions d’années est solide, et c’est précisément ce qui donne son poids au dossier : la contemporanéité avec afarensis n’est pas une approximation, elle est mesurée.

Place dans la lignée

Deyiremeda ne prétend pas à une position d’ancêtre. Son rôle est ailleurs : il documente une diversité insoupçonnée au milieu du Pliocène.

Il s’ajoute à deux autres candidats contemporains de Lucy : Australopithecus bahrelghazali, au Tchad, et Kenyanthropus platyops, au Kenya. Ses descripteurs le jugent proche des australopithèques plus tardifs, d’où son nom, mais ses liens précis avec eux restent à établir.

Débats et incertitudes

La validité de l’espèce est contestée, selon un schéma désormais familier : des différences dentaires et mandibulaires peuvent relever de la variation à l’intérieur d’afarensis, espèce elle-même très variable. En 2016, Fred Spoor, Meave Leakey et Paul O’Higgins ont publié dans les Philosophical Transactions of the Royal Society une critique de ce type, relevant que les caractères distinctifs, même statistiquement significatifs, reposent sur très peu de spécimens.

Les partisans de deyiremeda répondent que la combinaison observée sort de l’enveloppe connue d’afarensis, et que refuser toute nouvelle espèce revient à supposer, sans preuve, qu’une seule occupait tout le continent.

Les résultats de 2025 renforcent leur position : un pied distinct, une alimentation distincte, au même endroit et au même moment. Mais l’attribution du pied repose sur l’association géographique et stratigraphique, et d’autres équipes devront la discuter.

Idées reçues à corriger

  • « Lucy était seule. » À Woranso-Mille, au moins deux espèces d’hominines vivaient au même endroit vers 3,4 millions d’années. C’est, à ce jour, le seul site où une telle coexistence est documentée aussi clairement.
  • « La bipédie s’est installée d’un coup. » Le pied de Burtele montre qu’il a existé plusieurs manières de marcher debout, longtemps après les premiers bipèdes.
  • « Une espèce de plus, c’est un ancêtre de plus. » Deyiremeda n’est pas présenté comme un ancêtre de l’homme ; il illustre la diversité d’un buisson.

Chronologie de la recherche

  • 2009 : découverte du pied de Burtele (BRT-VP-2/73).
  • 2011 : le 4 mars, Mohammed Barao trouve la mâchoire supérieure BRT-VP-3/1 ; les mandibules suivent les 4 et 5 mars.
  • 2012 : publication du pied de Burtele dans Nature, sans attribution à une espèce.
  • 2015 : description d’Australopithecus deyiremeda dans Nature, le 28 mai.
  • 2016 : critique de Spoor et de ses collègues sur la validité de l’espèce ; Haile-Selassie et ses collègues répondent dans les PNAS.
  • 2019 : publication du crâne d’Australopithecus anamensis MRD, du même projet.
  • 2025 : le 26 novembre, nouvelles pièces, isotopes et attribution du pied de Burtele à deyiremeda.

Ce qu’il nous apprend

Quelle que soit l’issue du débat taxinomique, deyiremeda a fait basculer une intuition. Longtemps, le Pliocène moyen était raconté comme le règne d’une espèce unique, afarensis, dont tout le reste descendrait.

Il faut désormais imaginer plusieurs australopithèques contemporains, se partageant les mêmes paysages, chacun avec sa façon de se déplacer et de se nourrir ; comme plusieurs espèces de singes se partagent aujourd’hui une même forêt.

Cette image a une conséquence pour l’histoire de notre propre lignée. Si plusieurs australopithèques coexistaient, la question de savoir lequel a donné naissance aux espèces plus tardives, et notamment au genre Homo, devient plus ouverte. Afarensis reste le candidat le plus souvent retenu, mais il n’est plus le seul en lice par défaut.

Ce qu’il reste à trouver

Un crâne complet, et surtout un squelette associant mâchoire et pied : c’est la seule façon de confirmer sans discussion que le pied de Burtele appartient bien à cette espèce. Les fouilles de Woranso-Mille se poursuivent, et le secteur de Burtele n’a pas fini de livrer des surprises.

Pour aller plus loin

  • Haile-Selassie Y. et al., 2012. Un nouveau pied d’hominine d’Éthiopie, Nature.
  • Haile-Selassie Y., Gibert L., Melillo S. M. et al., 2015. Une nouvelle espèce d’Éthiopie élargit la diversité des hominines du Pliocène moyen, Nature.
  • Spoor F., Leakey M. G., O’Higgins P., 2016. La diversité des hominines du Pliocène moyen : Australopithecus deyiremeda et Kenyanthropus platyops, Philosophical Transactions of the Royal Society B.
  • Haile-Selassie Y., Melillo S. M., Su D. F., 2016. L’énigme de la diversité des hominines du Pliocène, PNAS.
  • Haile-Selassie Y., Melillo S. M., Vazzana A. et al., 2019. Un crâne de 3,8 millions d’années de Woranso-Mille, Nature.
  • Haile-Selassie Y. et al. (dont N. E. Levin, B. Z. Saylor et G. T. Schwartz), 2025. Nouvelles découvertes sur l’alimentation et la locomotion d’Australopithecus deyiremeda, Nature.
  • Arizona State University, Institute of Human Origins, communiqué du 26 novembre 2025.
  • Leakey Foundation et Cleveland Museum of Natural History, communiqués de mai 2015.

Sites & fossiles majeurs

Woranso-Mille (Afar, Éthiopie)