Portrait général

Australopithecus anamensis est le plus ancien australopithèque reconnu. Il a vécu au Kenya et en Éthiopie entre 4,2 et 3,8 millions d’années, dans les milieux boisés qui bordaient les lacs du Rift; son nom vient d’anam, « lac » en turkana.

Il occupe une position charnière : après Ardipithecus, avant Australopithecus afarensis, l’espèce de Lucy. Pendant vingt ans, on l’a tenu pour l’ancêtre direct de cette dernière. Une découverte de 2019 a rendu cette idée beaucoup moins évidente.

Découverte

L’espèce est décrite en 1995 par Meave Leakey et ses collègues, à partir de fossiles de Kanapoi et d’Allia Bay, au bord du lac Turkana. Certains restes avaient été trouvés dès 1965 mais n’avaient pas été attribués.

En 2019, Yohannes Haile-Selassie publie dans Nature un crâne presque complet venu de Woranso-Mille, en Éthiopie : MRD-VP-1/1, daté de 3,8 millions d’années. C’est le premier crâne de l’espèce, et il change la lecture du dossier.

Les fossiles de référence

Outre le crâne MRD, le matériel comprend des mandibules robustes, de nombreuses dents, un tibia de Kanapoi et un fragment d’humérus. Le tibia est important : son extrémité supérieure, élargie et perpendiculaire à l’axe de l’os, encaisse le poids du corps comme chez un bipède.

Anatomie et morphologie

La mâchoire est massive, aux rangées dentaires presque parallèles, un trait primitif, proche des grands singes. L’émail est épais, signe d’un régime abrasif. Les canines restent grandes.

Le crâne MRD révèle un visage projeté, une petite boîte crânienne d’environ 370 cm³ et une crête sagittale légère. Sa combinaison de caractères le rapproche par certains aspects des Ardipithecus, par d’autres des australopithèques plus récents.

Le tibia et l’humérus disent la même chose que chez tous les hominines de cette époque : marche debout au sol, aptitudes conservées à grimper.

Mode de vie et environnement

Les analyses isotopiques indiquent un régime encore dominé par les ressources des milieux boisés : fruits, feuilles, graines, sans la part de plantes de savane qui apparaîtra chez les australopithèques plus tardifs.

Le paysage était une mosaïque de forêts-galeries et de zones ouvertes autour de plans d’eau. Aucun outil de pierre n’est connu à cette époque.

Place dans la lignée

Le scénario classique était limpide : anamensis se transforme progressivement en afarensis, sans branchement, ce que les spécialistes appellent une anagenèse. La séquence de Woranso-Mille semblait le montrer.

Le crâne de 2019 complique l’affaire. Daté de 3,8 millions d’années, il est contemporain d’un fragment de front attribué à afarensis et daté de 3,9 millions. Si les deux attributions tiennent, les deux espèces ont coexisté au moins cent mille ans, et la transformation en ligne droite devient un branchement.

Débats et incertitudes

Tout repose sur l’attribution du fragment de front en question, qui est mince. Certains chercheurs la contestent, ce qui restaurerait le scénario simple.

Une autre discussion porte sur la frontière entre les deux espèces : les fossiles intermédiaires sont si graduels que le point de coupure relève, pour partie, d’une convention.

Comment on le date

Kanapoi et Allia Bay bénéficient de la même chance que la plupart des sites du Rift : des cendres volcaniques intercalées entre les niveaux fossilifères, datables à l’argon-argon. Les fossiles kényans sont ainsi encadrés entre 4,2 et 3,9 millions d’années.

Le crâne éthiopien MRD a été daté par la même méthode, complétée par l’étude du paléomagnétisme; l’orientation des minéraux magnétiques figée dans le sédiment, qui enregistre les inversions du champ terrestre et fournit un repère indépendant. Les deux approches convergent sur 3,8 millions d’années.

Ce qu’il nous apprend

Anamensis illustre mieux qu’aucun autre la manière dont une découverte peut compliquer un récit au lieu de le confirmer. Pendant vingt ans, il servait d’exemple d’école à l’évolution graduelle : une espèce se transformant lentement en une autre, sans embranchement.

Un seul crâne a suffi à rouvrir la question. Si anamensis et afarensis ont coexisté, alors la lignée bourgeonne au lieu de couler, et l’image du buisson l’emporte une fois de plus sur celle de la ligne.

C’est aussi un rappel utile : en paléoanthropologie, les scénarios les plus élégants sont souvent ceux qui reposent sur le moins de fossiles.

Ce qu’il reste à trouver

Des restes bien datés entre 3,9 et 3,7 millions d’années, en Éthiopie comme au Kenya, permettraient de savoir si les deux espèces se côtoyaient vraiment. C’est l’un des points où quelques fossiles bien placés changeraient un chapitre entier des manuels.

Sites & fossiles majeurs

Kanapoi, Allia Bay (Kenya)