Portrait général
Kenyanthropus platyops, « l’homme du Kenya au visage plat », a vécu autour du lac Turkana entre 3,5 et 3,2 millions d’années. C’est un contemporain exact de Lucy, mais avec un visage qui ne ressemble pas au sien.
C’est aussi l’un des fossiles les plus discutés de la discipline, pour une raison très concrète : le crâne était brisé en plus d’un millier de fragments, et l’on débat de ce que la déformation a fait à sa forme.
Son nom est donc à la fois une découverte et une hypothèse. Il dit qu’au Pliocène moyen, l’Afrique de l’Est abritait plusieurs façons d’être un hominine. Reste à savoir si ce crâne-là en est la preuve, ou seulement l’apparence.
Le Turkana occidental au Pliocène
Le lac Turkana, dans le nord du Kenya, occupe le fond d’un bassin du rift est-africain. Ses deux rives sont parmi les terrains les plus riches du monde en fossiles d’hominines : Koobi Fora à l’est, Nariokotome et Lomekwi à l’ouest.

Sur la rive occidentale, les sédiments forment la formation de Nachukui, une pile de couches déposées par des rivières, des deltas et des lacs successifs depuis plus de quatre millions d’années. Le crâne vient de son membre de Kataboi, le plus ancien de la série.
Il y a 3,5 millions d’années, le lac actuel n’existait pas sous cette forme. Le bassin était parcouru par l’ancêtre de l’Omo, un grand fleuve venu des hauts plateaux éthiopiens, bordé de forêts-galeries, de plaines inondables et de prairies. C’est dans ces dépôts de rivière que les ossements ont été enfouis.
Aujourd’hui, ces couches sont entaillées par des ravines. Les paléontologues y travaillent surtout par prospection : ils parcourent à pied les affleurements où l’érosion des pluies dégage chaque année de nouveaux fragments, puis tamisent les sédiments autour des pièces repérées.
Découverte
Le crâne est trouvé en août 1999 à Lomekwi, sur la rive occidentale du lac Turkana, par Justus Erus, membre de l’équipe de Meave Leakey et de sa fille Louise, au sein des Musées nationaux du Kenya. Un an plus tôt, en août 1998, le technicien Blasto Onyango avait déjà mis au jour, non loin, un fragment de mâchoire supérieure.

L’espèce, et le genre, sont créés dans Nature en mars 2001 par Meave Leakey, Fred Spoor, Frank Brown, Patrick Gathogo, Christopher Kiarie, Louise Leakey et Ian McDougall.
Créer un genre nouveau est un geste fort : cela revient à dire que le fossile ne rentre dans aucun des ensembles connus. C’est ce qui a déclenché la controverse.
Les fossiles de référence
L’holotype KNM-WT 40000 est un crâne à peu près complet mais très abîmé : il a été déformé par l’expansion de la matrice sédimentaire qui le remplissait, laquelle a fait éclater l’os en un réseau de fragments souvent inférieurs au centimètre. La face, en revanche, est mieux conservée que la boîte crânienne.
Tim White a compté plus de 1 100 morceaux, souvent de moins d’un centimètre. Recoller un tel puzzle oblige à faire des choix à chaque jointure, et chaque choix modifie un peu la forme finale. C’est tout le nœud du problème.
Une mâchoire supérieure gauche partielle, KNM-WT 38350, sert de paratype, c’est-à-dire de second fossile de référence. Elle provient d’un niveau un peu plus récent, daté d’environ 3,3 millions d’années.
Les fouilles de 1998 et 1999 ont livré en outre une trentaine de dents et de fragments de mâchoires d’hominines. Leurs descripteurs n’ont pas pu déterminer s’ils appartiennent tous à la même espèce. C’est peu pour asseoir un genre.
Anatomie et morphologie
Deux caractères ont frappé les descripteurs. Le visage est plat : peu projeté vers l’avant, y compris sous le nez, avec des pommettes hautes et antérieures (une architecture qui rappelle, de loin, celle de certains Homo ultérieurs).
Et les molaires sont petites, parmi les plus petites connues chez un hominine de cette époque, ce qui contraste avec la robustesse du visage. Leur émail, en revanche, est épais, comparable à celui d’Australopithecus anamensis et d’A. afarensis.
D’autres traits sont plus primitifs : une petite boîte crânienne, un orifice auditif étroit, des racines de prémolaires restées de type ancien. La capacité crânienne n’a pas pu être mesurée de façon fiable, mais reste dans la fourchette des australopithèques, probablement proche de celle d’A. afarensis.
Mode de vie et environnement
Les niveaux de Lomekwi décrivent un paysage varié : bois, prairies, bords de rivière. La faune associée mêle espèces de forêt et espèces de milieu ouvert. Les antilopes indiquent un milieu humide et en mosaïque.
Un détail compte : parmi les singes, le babouin géant Theropithecus brumpti domine, une espèce associée à des milieux plus boisés que ceux où vivait A. afarensis à la même époque. Kenyanthropus occupait peut-être un habitat un peu différent de celui de Lucy.
La petite taille des dents suggère un régime moins abrasif que celui des australopithèques robustes, sans qu’une étude isotopique large soit venue le confirmer. Une hypothèse classique veut que plusieurs hominines contemporains aient coexisté en se partageant les ressources, chacun avec sa spécialité alimentaire. Elle reste à démontrer.
Les outils de Lomekwi 3
En 2015, une équipe conduite par Sonia Harmand et Jason Lewis a publié dans Nature la découverte, à quelques kilomètres de là, d’outils de pierre datés de 3,3 millions d’années, les plus anciens connus. Le site avait été repéré en juillet 2011, presque par hasard, après une erreur d’itinéraire qui avait conduit l’équipe dans un secteur encore inexploré.
Ce sont de gros éclats, des nucléus et des enclumes, obtenus par percussion posée ou bipolaire : une technique différente de celle des galets aménagés d’Olduvai. L’assemblage publié compte 149 pièces : 83 nucléus, 35 éclats, 7 enclumes possibles, 7 percuteurs possibles et quelques galets et fragments. Une vingtaine seulement ont été fouillées en place, dans le sédiment daté ; les autres ont été ramassées en surface. Les roches (basalte, phonolite) viennent d’un dépôt de galets situé à une centaine de mètres. Un éclat a pu être remonté sur son nucléus, preuve d’un débitage sur place.
Le seul hominine connu dans la région à cette date est Kenyanthropus. L’association n’est pas démontrée, mais elle est tentante, et elle a suffi à faire tomber l’idée que la taille de la pierre définissait le genre Homo. Ces outils précèdent de plusieurs centaines de milliers d’années l’Oldowayen, dont les plus anciens témoins, à Nyayanga au Kenya, remontent à environ 2,9 millions d’années.
Le site a ses sceptiques. En 2016, Manuel Domínguez-Rodrigo et Luis Alcalá ont contesté le lien entre les objets et la couche datée, la majorité ayant été ramassée en surface. L’équipe de Harmand maintient son attribution, et plusieurs chercheurs, comme Alison Brooks ou Rick Potts, ont jugé l’origine humaine des pièces indiscutable. Le débat porte surtout sur l’âge.
Place dans la lignée
Ses descripteurs voyaient dans le visage plat un caractère pouvant annoncer Homo rudolfensis, dont le crâne KNM-ER 1470, vieux d’environ deux millions d’années, présente une architecture faciale comparable. Ils ont même proposé de reclasser ce dernier en Kenyanthropus rudolfensis.
Le rapprochement a été discuté. Le crâne 1470 est plus récent d’environ un million et demi d’années, et son cerveau est bien plus volumineux, autour de 750 cm³. Une ressemblance de face entre deux fossiles aussi éloignés dans le temps peut aussi résulter d’une convergence : des contraintes de mastication semblables tendent à produire des visages semblables. La plupart des classifications actuelles maintiennent d’ailleurs rudolfensis dans le genre Homo.
Cette filiation reste spéculative. Ce qui est acquis, en revanche, c’est qu’un hominine au visage inattendu vivait à côté d’afarensis.
Comment on le date
La formation de Nachukui est remarquablement bien contrainte : des dizaines de niveaux de cendres volcaniques, datés à l’argon-argon et corrélés d’un site à l’autre par leur signature chimique, encadrent chaque niveau fossilifère. Les mêmes tufs se retrouvent jusque dans la vallée de l’Omo, en Éthiopie, ce qui permet de recouper les âges d’un bassin à l’autre.
Le crâne est situé à 12 mètres au-dessus du tuf de Lokochot, daté de 3,57 millions d’années, et à 8 mètres sous le tuf Tulu Bor, daté de 3,40 millions d’années. Une interpolation linéaire entre les deux donne un âge d’environ 3,5 millions d’années.
La mâchoire KNM-WT 38350 se trouve, elle, 17 mètres au-dessus du Tulu Bor, vers 3,3 millions d’années. Les autres pièces s’étalent jusqu’à 3,2 millions d’années.
Débats et incertitudes
La critique principale, formulée par Tim White en 2003, est d’ordre taphonomique : un crâne déformé par expansion de matrice peut voir sa face aplatie artificiellement. La platitude, caractère diagnostique de l’espèce, pourrait être un artefact de fossilisation.
Des reconstructions virtuelles par tomographie ont tenté de corriger la déformation. Fred Spoor et ses collègues ont publié en 2010, puis en 2016, des analyses de la mâchoire supérieure corrigées de la déformation, qui concluent à une forme réellement distincte de celle d’afarensis. Elles n’ont pas mis fin au débat : selon les auteurs, le visage reste plat ou redevient ordinaire.
Le débat a une portée qui dépasse ce crâne. Si Kenyanthropus est valide, l’Afrique de l’Est et centrale comptait, entre 3,5 et 3,2 millions d’années, au moins quatre hominines : A. afarensis en Éthiopie, en Tanzanie et au Kenya, A. deyiremeda dans l’Afar, A. bahrelghazali au Tchad, et Kenyanthropus au Turkana. S’il ne l’est pas, le tableau redevient beaucoup plus simple. Chaque fossile de cette période pèse donc lourd dans la balance.
Une partie de la communauté considère donc Kenyanthropus comme un Australopithecus afarensis mal conservé, voire comme une variante locale de cette espèce. Une autre y maintient un genre distinct.
Ce qu’il nous apprend
Indépendamment de son sort taxinomique, Kenyanthropus a rendu deux services.
Le premier est méthodologique. Il a obligé la discipline à regarder en face un problème qu’elle traitait à la légère : la déformation post-mortem. Un fossile n’est pas un objet neutre livré tel quel ; c’est un os qui a passé des millions d’années sous des sédiments, comprimé, dissous, recimenté. Les reconstructions virtuelles par tomographie, aujourd’hui banales, se sont en partie développées sur ce cas.
Le second est historique. À 3,5 millions d’années, la région du Turkana abritait au moins deux formes d’hominines très différentes de visage. Ajoutées à deyiremeda en Éthiopie et à bahrelghazali au Tchad, elles dessinent un Pliocène moyen bien plus peuplé qu’on ne l’imaginait il y a trente ans.
Idées reçues à corriger
« Lucy était seule. » Pendant longtemps, Australopithecus afarensis a été présenté comme l’unique hominine de son temps. Kenyanthropus, puis A. deyiremeda (décrit en 2015 dans la région de Woranso-Mille, en Éthiopie) ont fragilisé ce récit linéaire.
« Les outils de Lomekwi sont ceux de Kenyanthropus. » C’est possible, pas prouvé. Aucun os d’hominine n’a été trouvé dans la couche des outils, et d’autres espèces circulaient peut-être dans la région.
« Un visage plat, c’est un visage humain. » Pas nécessairement. La platitude peut résulter de la mastication, de la croissance, ou de la déformation du fossile. Elle ne suffit pas à rapprocher un fossile de notre genre.
Où voir le crâne
L’original est conservé par les Musées nationaux du Kenya, à Nairobi, où le Musée national consacre au crâne de Lomekwi une vitrine de sa galerie des origines humaines. Des moulages circulent dans plusieurs collections européennes, par exemple au musée cantonal de géologie de Lausanne, en Suisse.

Chronologie de la recherche
- Août 1998 : Blasto Onyango découvre la mâchoire supérieure KNM-WT 38350 à Lomekwi.
- Août 1999 : Justus Erus découvre le crâne KNM-WT 40000.
- Mars 2001 : Meave Leakey et ses collègues créent le genre et l’espèce Kenyanthropus platyops dans Nature.
- 2003 : Tim White met en cause, dans Science, la fiabilité d’un crâne aussi déformé.
- 2010 : Fred Spoor, Meave et Louise Leakey publient l’analyse de la mâchoire supérieure corrigée de sa déformation.
- Juillet 2011 : repérage du site de Lomekwi 3 par Sonia Harmand et Jason Lewis.
- Mai 2015 : publication des outils de Lomekwi 3 dans Nature, et description d’A. deyiremeda.
- 2016 : nouvelle comparaison de Kenyanthropus et de deyiremeda par Spoor, Leakey et O’Higgins ; critiques de Domínguez-Rodrigo et Alcalá sur Lomekwi 3.
Ce qu’il reste à trouver
Un second crâne, mieux conservé, trancherait en une saison de fouilles. Et une association directe entre des restes d’hominine et les outils de Lomekwi 3 changerait la manière dont on raconte l’origine de la technique.
Des analyses isotopiques et de micro-usure sur les dents de Lomekwi diraient enfin ce que mangeait cet hominine aux petites molaires, et s’il se distinguait vraiment de Lucy par son régime.
Pour aller plus loin
- Leakey M. G., Spoor F., Brown F. H., Gathogo P. N., Kiarie C., Leakey L. N., McDougall I., 2001. New hominin genus from eastern Africa shows diverse middle Pliocene lineages. Nature, 410.
- White T. D., 2003. Early hominids: diversity or distortion? Science, 299.
- Spoor F., Leakey M. G., Leakey L. N., 2010. Hominin diversity in the Middle Pliocene of eastern Africa: the maxilla of KNM-WT 40000. Philosophical Transactions of the Royal Society B, 365.
- Harmand S. et al., 2015. 3.3-million-year-old stone tools from Lomekwi 3, West Turkana, Kenya. Nature, 521.
- Haile-Selassie Y. et al., 2015. New species from Ethiopia further expands Middle Pliocene hominin diversity. Nature, 521.
- Spoor F., Leakey M. G., O’Higgins P., 2016. Middle Pliocene hominin diversity: Australopithecus deyiremeda and Kenyanthropus platyops. Philosophical Transactions of the Royal Society B, 371.
- Domínguez-Rodrigo M., Alcalá L., 2016. 3.3-million-year-old stone tools and butchery traces? More evidence needed. PaleoAnthropology.
- Plummer T. W. et al., 2023. Expanded geographic distribution and dietary strategies of the earliest Oldowan hominins and Paranthropus. Science, 379.
- Australian Museum : fiche Kenyanthropus platyops.
Sites & fossiles majeurs
Lomekwi (Kenya)












