Portrait général
Ardipithecus ramidus a vécu en Éthiopie il y a 4,4 millions d’années. Son squelette le plus complet, surnommé Ardi, est l’un des fossiles les plus importants du XXe siècle, et l’un de ceux dont l’étude a demandé le plus de temps : quinze ans entre la découverte et la publication complète.
Ardi a bouleversé une idée que l’on croyait solide : que notre ancêtre commun avec le chimpanzé ressemblait à un chimpanzé. Elle montre au contraire une créature sans équivalent actuel, ni singe arboricole ni bipède accompli.
Découverte
Les premiers restes sont trouvés en 1992-1993 à Aramis, dans le Moyen Awash, par une équipe internationale conduite par Tim White, Berhane Asfaw et Gen Suwa. L’espèce est décrite en 1994, d’abord sous le nom d’Australopithecus ramidus, puis reclassée dans un genre propre l’année suivante.
Le squelette d’Ardi, découvert en 1994, était si fragile, les os s’effritaient au contact, qu’il a fallu le prélever avec son sédiment et le dégager en laboratoire pendant des années. La publication complète, en 2009, occupe onze articles d’un numéro spécial de Science.
Les fossiles de référence
ARA-VP-6/500, dite Ardi, est un squelette féminin comprenant le crâne, les dents, les mains, les pieds, le bassin et les membres, une complétude exceptionnelle pour cette ancienneté. Plus de cent autres individus sont connus par des restes fragmentaires.
Anatomie et morphologie
Ardi mesurait environ 1,20 m pour 50 kg, avec une capacité crânienne de 300 à 350 cm³. Son anatomie est une mosaïque déroutante.
Le bassin est court et large dans sa partie supérieure, ce qui indique une capacité à marcher debout. Mais le pied conserve un gros orteil opposable, écarté des autres comme une main; un caractère de grimpeur qu’aucun australopithèque ne possède plus.
Les mains sont souples, sans les adaptations à la marche sur les phalanges qu’ont les chimpanzés et les gorilles. Ardi ne marchait donc pas sur ses articulations : ce comportement, longtemps supposé ancestral, apparaît comme une spécialisation propre aux singes africains actuels.
Les canines sont petites et peu différentes entre mâles et femelles. Chez les primates, de grandes canines masculines vont avec une compétition intense entre mâles; leur réduction suggère une organisation sociale moins violente.
Mode de vie et environnement
Les milliers de fossiles animaux et végétaux recueillis à Aramis décrivent un milieu boisé humide, avec des figuiers, des palmiers et une faune forestière. Ardi vivait donc dans les arbres autant qu’au sol, et la bipédie n’est pas née dans la savane.
L’usure de ses dents et la composition isotopique de son émail indiquent un régime omnivore généraliste : fruits, feuilles, tubercules, peut-être petits animaux. Rien d’ultra-spécialisé.
Place dans la lignée
Ses descripteurs voient en Ardipithecus un ancêtre plausible des australopithèques, donc de nous. La continuité géographique et chronologique avec Australopithecus anamensis, qui apparaît au même endroit deux cent mille ans plus tard, appuie cette hypothèse.
Débats et incertitudes
La publication de 2009 a suscité des objections nourries. Certains chercheurs contestent la reconstitution du bassin, très écrasé, et donc les conclusions locomotrices. D’autres discutent la reconstitution environnementale, y voyant un milieu plus ouvert que ne le disent les auteurs.
Une critique plus large porte sur la méthode : l’équipe a gardé l’exclusivité du matériel pendant quinze ans, ce qui a limité les contre-expertises indépendantes.
Comment on la date
Les fossiles d’Aramis sont encadrés par deux niveaux de cendres volcaniques (le tuf de Gàala en dessous, celui de Daam Aatu au-dessus) datés par la méthode argon-argon. Les deux mesures se recoupent à 4,4 millions d’années, avec une marge de quelques dizaines de milliers d’années seulement.
C’est une précision remarquable, et elle explique pourquoi la date d’Ardi n’a jamais été sérieusement contestée : le Rift éthiopien empile les éruptions, et chaque cendre est une horloge.
Ce qu’elle nous apprend
Ardi a rendu caduc un raisonnement vieux d’un siècle. On reconstituait notre ancêtre commun avec le chimpanzé en partant du chimpanzé actuel, supposé « resté primitif ». Ardi montre que le chimpanzé a lui aussi évolué, et beaucoup : la marche sur les phalanges, les longues canines, les mains spécialisées sont des acquisitions de sa lignée, pas un héritage commun.
Autrement dit, nous ne descendons pas d’un chimpanzé, et notre ancêtre commun ne lui ressemblait probablement pas. C’est l’un des apports les plus profonds de la paléoanthropologie récente, et il découle d’un seul squelette bien fouillé.
Ce qu’il reste à trouver
Des restes couvrant l’intervalle entre 4,4 et 4,2 millions d’années éclaireraient le passage vers les australopithèques. Et des fossiles masculins bien conservés permettraient enfin de mesurer le dimorphisme sexuel de l’espèce, sur lequel repose une bonne part des hypothèses sociales.
Sites & fossiles majeurs
Aramis (Éthiopie)



