Sur quelques centaines de mètres de falaise, au bord de la Cure, deux humanités se sont succédé. Des Néandertaliens y ont taillé, percé et paré, et leurs restes y reposent encore dans les couches. Environ treize mille ans plus tard, des Homo sapiens y ont peint des mammouths au fond d’une grotte. Arcy-sur-Cure, dans l’Yonne, est l’un des rares endroits où l’on peut suivre ce passage de témoin sur un même site, et l’un des plus discutés de la préhistoire européenne.

Une falaise percée de grottes

Le site s’étire sur la rive gauche de la Cure, entre Auxerre et Avallon, à une vingtaine de kilomètres de Vézelay. La rivière a creusé le calcaire en méandre et ouvert dans la falaise une série de cavités, onze selon l’exploitant du site, certaines profondes, d’autres réduites à des abris effondrés. Leurs noms racontent les trouvailles des premiers fouilleurs : grotte du Renne, de l’Hyène, du Bison, du Cheval, des Fées, du Trilobite, de l’Ours, du Loup, du Lion.

La plus vaste, la Grande Grotte, forme un réseau d’environ 500 mètres, dont 450 environ se parcourent aujourd’hui en visite. Les autres sont de petites cavités ouvertes sur la rivière. Ensemble, elles ont conservé une occupation humaine longue de plus de 200 000 ans, du Paléolithique moyen jusqu’au Moyen Âge, puisqu’on y a aussi trouvé des sarcophages mérovingiens. Peu de sites français offrent une telle épaisseur de temps sur un espace aussi resserré.

Grottes du Bison et du Renne, Arcy-sur-Cure
La grotte du Bison, au centre, et à sa droite la grotte du Renne, aujourd’hui réduites à des abris ouverts sur la Cure. Thilo Parg, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)
Arcy-sur-Cure – Grande Grotte
Arcy-sur-Cure – Grande Grotte Thilo Parg, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Un siècle et demi de fouilles

Les grottes attirent les curieux dès le XIXᵉ siècle. Le marquis de Vibraye y fouille au milieu du siècle et en tire une mandibule humaine. Puis l’abbé Alexandre Parat, curé et préhistorien, explore méthodiquement plusieurs cavités autour de 1900 et en publie la stratigraphie, très riche. L’abbé Breuil s’y intéresse à son tour.

Le tournant vient après la guerre. En 1946, André Leroi-Gourhan identifie des gravures paléolithiques, dont un mammouth, dans la grotte du Cheval. Surtout, il ouvre en 1949 la fouille de la grotte du Renne, qu’il conduira jusqu’en 1963. Arcy devient son laboratoire : il y forme une génération de préhistoriens et y met au point une fouille attentive à la position exacte de chaque objet, que Pincevent rendra célèbre ensuite. Sa femme Arlette Leroi-Gourhan, palynologue, y étudie les pollens fossiles pour reconstituer les paysages. Pour en savoir plus sur lui, lisez notre portrait André Leroi-Gourhan : « J’ai appris à lire le sol comme on lit une page ».

La grotte du Renne et les Néandertaliens du Châtelperronien

Sous quatre mètres de dépôts, la grotte du Renne aligne une quinzaine de niveaux archéologiques. Au plus profond, le Moustérien, la culture classique des Néandertaliens. Au-dessus, trois couches (X à VIII) livrent du Châtelperronien, une culture de transition datée d’environ 45 000 à 41 000 ans. Plus haut encore viennent l’Aurignacien puis le Gravettien, deux cultures d’Homo sapiens.

La couche X est exceptionnelle. Leroi-Gourhan y met au jour des outils en os, poinçons et alènes, des colorants en quantité, et surtout des objets de parure : dents d’animaux percées ou rainurées pour être suspendues, pendeloques en ivoire, anneaux. Il y décrit aussi des aménagements interprétés comme des fonds d’habitations. Ce sont des comportements que l’on croyait réservés aux humains modernes.

Or ces couches ont aussi livré des restes humains, surtout des dents, attribués à des Néandertaliens. En 1996, Jean-Jacques Hublin et son équipe publient dans Nature l’étude d’un os temporal d’enfant de la couche châtelperronienne : la forme de son oreille interne, très caractéristique, est celle d’un Néandertalien. Conclusion : à Arcy, ce sont des Néandertaliens qui portaient ces parures.

Restes néandertaliens des grottes d’Arcy-sur-Cure
Restes néandertaliens d’Arcy-sur-Cure : mâchoires de la grotte de l’Hyène (Moustérien) et canine de la couche châtelperronienne de la grotte du Renne. Thilo Parg, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Une controverse de trente ans

L’idée de Néandertaliens « parés » n’a pas convaincu tout le monde. Pour certains chercheurs, les Néandertaliens auraient imité, sans les comprendre, les objets de Homo sapiens arrivés en Europe au même moment. Pour d’autres, les objets seraient tombés des couches aurignaciennes supérieures dans les couches plus anciennes, par le jeu des terriers, du piétinement ou des fouilles.

En 2010, une équipe menée par Thomas Higham publie des datations radiocarbone qui semblent lui donner raison : les âges obtenus dans les couches châtelperroniennes sont dispersés, signe possible d’un mélange. La réponse ne tarde pas. En 2011, François Caron et ses collègues montrent, en reprenant la répartition des vestiges, que les couches sont restées bien distinctes. En 2012, Jean-Jacques Hublin publie une nouvelle série de datations qui place le Châtelperronien d’Arcy à l’époque attendue et confirme son association avec les Néandertaliens.

En 2016, l’argument décisif vient des protéines anciennes. L’équipe de Frido Welker analyse des fragments d’os trop petits pour être identifiés à l’œil. La composition de leurs protéines révèle des os humains, et ces protéines sont celles de Néandertaliens. Datés directement, ils ont l’âge du Châtelperronien. Les Néandertaliens étaient donc bien présents dans ces couches, au moment où les parures y étaient fabriquées.

La question n’est plus de savoir si des Néandertaliens ont vécu dans la grotte du Renne, mais ce que voulaient dire, pour eux, ces dents percées.

Le débat n’est pas clos pour autant. Que les Néandertaliens aient inventé ces parures seuls ou au contact des premiers Homo sapiens reste discuté. Mais Arcy a fait basculer l’image d’un Néandertal incapable de pensée symbolique. Pour aller plus loin, lisez notre fiche Homo neanderthalensis.

Homo neanderthalensis
Homo neanderthalensis

L’Hyène, le Trilobite et les autres grottes

Les cavités voisines complètent le tableau. La grotte de l’Hyène a livré des mâchoires de Néandertaliens dans des couches moustériennes anciennes, bien antérieures au Châtelperronien. La grotte du Bison et la grotte des Fées ont, elles aussi, donné des restes humains. Au-dessus du Châtelperronien, la grotte du Renne et la grotte du Trilobite ont fourni une industrie gravettienne en os et en ivoire de mammouth, parfois décorée, rare dans le Bassin parisien. La grotte du Trilobite a aussi livré un bâton percé gravé d’un cervidé.

Ce chapelet de cavités permet de suivre, sur des dizaines de milliers d’années, qui occupait la vallée, ce que l’on y chassait et comment le climat changeait.

La Grande Grotte : des peintures sauvées par la calcite

La Grande Grotte se visite depuis le XIXᵉ siècle pour ses concrétions : la salle de la Vierge, le Calvaire, le lac des Fées. Au XXᵉ siècle, ses parois noircies par la fumée des torches et couvertes de graffitis gênent l’exploitation touristique. En 1976, l’administrateur du domaine, Henri de Peyssac, fait nettoyer la grotte à l’eau sous pression additionnée d’acide chlorhydrique. Le traitement est répété pendant des années. Personne ne sait alors que les parois portent des peintures préhistoriques, et une grande partie d’entre elles disparaît sans laisser de trace.

Concrétions de la salle de la Vierge, Grande Grotte d’Arcy-sur-Cure
La salle de la Vierge et ses concrétions, qui faisaient la réputation touristique de la Grande Grotte bien avant la découverte des peintures. JYB Devot, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

En avril 1990, une équipe de télévision de FR3 installe de puissants projecteurs dans la salle des Vagues. Sous la lumière rasante, Pierre Guilloré aperçoit, à travers une fine couche de calcite, le profil d’un grand bouquetin de 46 centimètres. La calcite, déposée naturellement par l’eau au fil des millénaires, a protégé les peintures de l’acide. Le nettoyage est arrêté.

À partir de 1991, une équipe dirigée par Dominique Baffier, pour les parois, et Michel Girard, pour le sol, étudie la grotte. Avec l’aide de photographies en infrarouge et en ultraviolet, les restaurateurs amincissent la calcite millimètre par millimètre, sans jamais l’ôter complètement, pour faire réapparaître les figures. La grotte est inscrite aux monuments historiques en 1992, puis classée en 2018.

André Leroi-Gourhan : « J’ai appris à lire le sol comme on lit une page »
André Leroi-Gourhan : « J’ai appris à lire le sol comme on lit une page » Marcel G. Lefrancq · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Ce que montrent les parois

Le bestiaire est dominé par le mammouth, comme nulle part ailleurs dans l’art pariétal français à cette époque. Autour de lui se pressent rhinocéros laineux, ours, félins, bouquetins, cervidés et chevaux. Les figures sont tracées au doigt ou au pinceau, à l’ocre rouge et au charbon noir. Des mains négatives, dont des mains d’enfants, ont été soufflées sur la paroi, et des signes complètent l’ensemble. Le sol de la galerie a même livré un bloc de pigment bleu, une rareté dans la préhistoire française.

Entrée de la Grande Grotte d’Arcy-sur-Cure, carte postale vers 1937
L’entrée de la Grande Grotte sur une carte postale des années 1930 : la grotte se visitait déjà, sans que personne n’en soupçonne les peintures. Domaine public (Wikimedia Commons)

Les charbons et les os brûlés retrouvés au pied des parois ornées ont été datés au radiocarbone : ils placent la fréquentation de la galerie autour de 28 000 ans, à l’époque gravettienne. Les peintures d’Arcy comptent ainsi parmi les plus anciennes de France, et ce sont les plus anciennes que l’on puisse admirer dans une grotte originale ouverte au public. Elles comptent aussi parmi les très rares grottes ornées au nord de la Loire, avec celles de Saulges en Mayenne.

Pourquoi Arcy compte autant

Arcy-sur-Cure réunit sur une même falaise les deux grandes questions de la fin du Paléolithique. La grotte du Renne interroge la pensée des derniers Néandertaliens, leurs parures et leurs rapports avec les premiers Homo sapiens. La Grande Grotte montre l’art de ces Homo sapiens quelques millénaires plus tard. Entre les deux, à quelques centaines de mètres de distance, se joue la relève d’une humanité par une autre. Le site rappelle aussi combien ce patrimoine est fragile : une partie des plus anciennes peintures de France a disparu sous un jet d’eau acide, il y a moins de cinquante ans.

Visiter Arcy-sur-Cure

Seule la Grande Grotte se visite, toujours accompagnée d’un guide et sur réservation. D’après le site officiel (consulté en octobre 2026), trois formules sont proposées : une visite découverte d’environ une heure, une visite préhistorique d’une heure et demie qui montre davantage de peintures (déconseillée avant 6 ans) et une visite archéologique de trois à quatre heures (déconseillée avant 12 ans). Le site ouvre d’avril à novembre, de 10 h à 18 h, et ferme le mercredi hors vacances scolaires. Les autres grottes se voient de l’extérieur, depuis le sentier qui longe la Cure.

Les informations pratiques sont réunies sur notre fiche Arcy-sur-Cure, Grande Grotte et sur la page des animations proposées sur place. Vérifiez toujours horaires et tarifs sur le site officiel des grottes avant de partir.