Portrait général

Sahelanthropus tchadensis, connu du grand public sous le surnom de Toumaï; « espoir de vie » en langue goran, est le plus ancien hominine généralement reconnu. Daté d’environ sept millions d’années, il vivait au Tchad, dans une région aujourd’hui désertique mais alors bordée de forêts-galeries, de savanes et d’un vaste lac.

Son intérêt tient à sa position dans le temps : sept millions d’années nous placent tout près de la séparation entre la lignée des chimpanzés et la nôtre, que la génétique situe entre huit et six millions d’années. Toumaï se tient donc à l’endroit exact où l’on aimerait voir clair, et c’est aussi pourquoi il est si discuté.

Découverte

Le crâne a été mis au jour le 19 juillet 2001 dans le désert du Djourab, au nord du Tchad, par Ahounta Djimdoumalbaye, membre de la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne dirigée par Michel Brunet. L’espèce est décrite l’année suivante dans Nature.

La découverte est une surprise géographique autant qu’anatomique : jusque-là, les hominines anciens venaient presque tous du Rift est-africain. Toumaï se trouve à 2 500 kilomètres à l’ouest, ce qui élargit d’un coup l’aire de la lignée humaine primitive et affaiblit l’idée d’un berceau strictement oriental.

Les fossiles de référence

L’holotype est le crâne TM 266-01-060-1, presque complet mais fortement déformé par la compression des sédiments, il a fallu le restituer numériquement pour l’étudier. S’y ajoutent des fragments de mandibule et des dents isolées, appartenant à plusieurs individus.

Un fémur et deux ulnas, découverts en même temps mais publiés seulement en 2022 par Guillaume Daver et ses collègues, sont venus alimenter le dossier de la locomotion. Ce long délai a lui-même nourri la controverse.

Anatomie et morphologie

La capacité crânienne, de 320 à 380 cm³, est celle d’un chimpanzé. Le visage est court et plat, avec un bourrelet sus-orbitaire massif, disproportionné pour un si petit crâne.

Deux caractères le rapprochent des hominines. Les canines sont réduites et ne portent pas le complexe d’aiguisage contre la première prémolaire inférieure, propre aux grands singes. Et le trou occipital, l’orifice par lequel passe la moelle épinière, est avancé sous le crâne, position attendue chez un bipède dont la tête repose en équilibre sur la colonne.

Bipède ou non ?

C’est la question centrale. Le fémur publié en 2022 présente selon ses auteurs des traits compatibles avec une locomotion bipède habituelle au sol, associée à une capacité de grimper conservée. D’autres chercheurs, dont Roberto Macchiarelli, lisent le même os différemment et y voient un quadrupède arboricole.

Le débat est instructif : un seul fémur, incomplet et sans articulation conservée, ne suffit pas à trancher. La bipédie de Toumaï reste probable mais non démontrée, et il faut le dire ainsi.

Place dans la lignée

Trois lectures coexistent. Toumaï pourrait être un hominine primitif, proche de notre ancêtre commun avec le chimpanzé. Il pourrait être un ancêtre des gorilles ou des chimpanzés, dont la lignée aurait ensuite divergé. Il pourrait enfin appartenir à un rameau éteint sans descendance.

La date même de la divergence homme-chimpanzé, longtemps estimée à cinq ou six millions d’années, a été reculée par les horloges moléculaires récentes vers sept à treize millions. Toumaï, à sept millions, redevient donc chronologiquement plausible comme hominine, ce qui n’était pas acquis lors de sa description.

Datation et environnement

L’âge repose d’abord sur la biochronologie (la faune associée, comparée à des ensembles est-africains datés par radiochronologie) puis a été appuyé par une mesure au béryllium 10 donnant environ 7 millions d’années. Il n’existe pas sur place de niveaux volcaniques permettant une datation directe, ce qui laisse une marge d’incertitude.

Les animaux trouvés avec lui (poissons, crocodiles, hippopotames, mais aussi antilopes de milieu ouvert et rongeurs de savane) décrivent une mosaïque de bords de lac, de galeries boisées et de prairies. Un paysage varié, pas la savane rase des reconstitutions anciennes.

Ce qu’il nous apprend

Au-delà de son âge, Toumaï a déplacé trois idées reçues. D’abord la géographie : la lignée humaine ne s’est pas confinée au Rift est-africain, elle occupait déjà une bande allant du Tchad au Kenya. Ensuite la chronologie de la bipédie : si le trou occipital avancé se confirme, la posture redressée précède de très loin l’outil, le gros cerveau et la savane.

Enfin la méthode. La controverse autour du fémur, publié vingt ans après sa découverte, a fait entrer dans le débat public une question interne à la discipline : à quelles conditions un fossile décisif doit-il être rendu accessible aux contre-expertises ? Toumaï est devenu, malgré lui, un cas d’école sur ce point.

Ce qu’il reste à trouver

Un bassin, un genou ou un pied trancheraient la question de la bipédie en une saison de fouilles. Un second crâne moins déformé permettrait de mesurer la variabilité de l’espèce. Et des niveaux datables directement lèveraient l’incertitude chronologique.

En attendant, Toumaï reste ce qu’il est : le plus ancien candidat sérieux au titre d’hominine, et l’un des fossiles les plus discutés de la discipline.

Sites & fossiles majeurs

Toros-Menalla (Tchad)