Portrait général
Australopithecus afarensis est l’espèce la plus connue de toute la préhistoire, parce qu’elle a un visage et un nom : Lucy. Elle a vécu en Afrique de l’Est entre 3,9 et 2,9 millions d’années, soit près d’un million d’années; une longévité considérable, que peu d’espèces humaines ont égalée.
C’est aussi l’espèce fossile la mieux documentée de cette ancienneté : plusieurs centaines d’individus, des nourrissons aux adultes, des crânes aux pieds. Cette abondance en fait le point de comparaison obligé pour tout nouvel australopithèque décrit.
Découverte
L’espèce est décrite en 1978 par Donald Johanson et Tim White, à partir de matériel d’Hadar, en Éthiopie, et de Laetoli, en Tanzanie. Mais la découverte fondatrice est celle du 24 novembre 1974 : Lucy, quarante pour cent d’un squelette, dans le désert de l’Afar.
Deux autres trouvailles ont autant compté. En 1975, le site AL 333 livre les restes d’au moins treize individus morts ensemble; la « première famille », en réalité un groupe dont on discute encore la cause de mort. Et en 1978, Mary Leakey met au jour à Laetoli une piste d’empreintes de pas vieille de 3,66 millions d’années.
Les fossiles de référence
AL 288-1 (Lucy) reste la pièce maîtresse : bassin, fémur, côtes, vertèbres, mandibule, fragments de crâne, d’un même individu.
DIK-1-1, surnommée Selam, découverte en 2000 par Zeresenay Alemseged à Dikika, est le squelette d’une fillette d’environ trois ans, datée de 3,3 millions d’années. Elle conserve un crâne complet, la face, l’hyoïde et des omoplates, des pièces que Lucy n’a pas.
KSD-VP-1/1, dit Kadanuumuu (« grand homme »), est un grand mâle de 3,6 millions d’années dont la cage thoracique et l’épaule complètent utilement le tableau.
Anatomie et morphologie
La capacité crânienne va de 380 à 430 cm³, à peine au-dessus d’un chimpanzé. Le visage est projeté, la mâchoire massive, les canines réduites mais encore visibles.
Le dimorphisme sexuel est marqué : les femelles mesuraient environ 1,05 m pour 30 kg, les mâles jusqu’à 1,50 m pour 45 kg. Cet écart, plus grand que chez l’humain actuel, alimente les hypothèses sur l’organisation sociale, sans les trancher.
Le bassin, court et évasé, et le genou dont l’angle ramène le pied sous le corps, signent une bipédie établie. Mais les bras restent longs, les doigts et orteils légèrement courbes, les omoplates orientées vers le haut comme chez les grimpeurs. Le compromis est réel.
Les empreintes de Laetoli
Elles méritent une mention à part. Sur une cendre volcanique humidifiée par la pluie, deux ou trois individus ont marché il y a 3,66 millions d’années, laissant une piste de plus de vingt mètres.
Ces empreintes montrent une voûte plantaire, un gros orteil aligné sur les autres et un déroulé talon-orteils : une marche humaine, pas un dandinement. Elles règlent la question de la bipédie mieux qu’aucun os, parce qu’elles enregistrent un geste et non une anatomie.
Mode de vie et environnement
Les analyses isotopiques révèlent un régime mixte : ressources de milieux boisés, mais aussi une part croissante de plantes de savane (graminées, carex, ou animaux qui en consomment). Afarensis est parmi les premiers hominines à exploiter réellement les milieux ouverts.
Des os portant des marques de découpe, trouvés à Dikika dans des niveaux de 3,4 millions d’années, ont été présentés comme la plus ancienne trace de boucherie. L’interprétation reste discutée : certains y voient des stries de piétinement.
Place dans la lignée
Afarensis est le candidat le plus souvent retenu comme ancêtre du genre Homo, directement ou via une forme intermédiaire. Sa position centrale tient autant à sa richesse fossile qu’à sa chronologie.
Mais la découverte de deyiremeda et de bahrelghazali, contemporains, montre qu’il n’était pas seul. Le buisson bourgeonnait déjà à cette époque.
Comment on le date
Hadar et Laetoli bénéficient de cendres volcaniques datables à l’argon-argon, intercalées entre les niveaux fossilifères. Les empreintes de Laetoli sont elles-mêmes imprimées dans une cendre, ce qui les date directement, un cas rare et précieux.
La précision atteinte est de l’ordre de quelques dizaines de milliers d’années, ce qui permet d’ordonner les fossiles entre eux et de suivre les changements dans le temps.
Débats et incertitudes
Trois discussions restent ouvertes. La part de l’arboricole : certains voient un bipède accompli qui grimpait à l’occasion, d’autres un grimpeur qui marchait. Les mêmes os nourrissent les deux lectures.
La mort de Lucy : une étude de 2016 a proposé qu’elle soit tombée d’un arbre, d’après des fractures de l’humérus. La communauté est partagée, plusieurs spécialistes y voyant des cassures post-mortem ordinaires.
Enfin, la variabilité : l’écart entre les plus petits et les plus grands individus est tel que certains proposent d’y voir deux espèces plutôt qu’un fort dimorphisme.
Ce qu’il reste à trouver
Des mains complètes, encore rares, préciseraient la capacité de manipulation. Et des restes couvrant l’intervalle 2,9-2,5 millions d’années; le passage supposé vers Homo; reste l’un des trous les plus frustrants du registre fossile africain.
Sites & fossiles majeurs
Hadar (Éthiopie), Laetoli (Tanzanie)






