Portrait général

Australopithecus africanus est le premier australopithèque jamais décrit, et le fossile qui a déplacé le berceau de l’humanité de l’Asie vers l’Afrique. Il a vécu en Afrique australe entre environ 3,3 et 2,1 millions d’années.

Contrairement aux espèces du Rift, il est connu par des fossiles pris dans des brèches de grottes; un contexte qui complique tout, à commencer par la datation.

Découverte

En 1924, un crâne d’enfant parvient à Raymond Dart, anatomiste à Johannesburg, dans une caisse de blocs provenant de la carrière de Taung. Il y reconnaît un hominine et publie sa description dans Nature en février 1925.

La communauté scientifique britannique rejette l’interprétation pendant plus de vingt ans : on cherchait alors un ancêtre au gros cerveau, et l’Homme de Piltdown (un faux, démasqué seulement en 1953) servait de modèle. Il faudra les découvertes de Robert Broom à Sterkfontein, à partir de 1936, pour que Dart soit reconnu.

Les fossiles de référence

L’enfant de Taung associe une face, une mandibule et un moulage endocrânien naturel; la cavité crânienne remplie de calcite, qui conserve l’empreinte du cerveau.

Sts 5, surnommé Mrs Ples, découvert par Broom en 1947 à Sterkfontein, est un crâne adulte presque complet, sans mandibule.

StW 573, dit Little Foot, est le plus spectaculaire : un squelette quasi complet repéré par Ron Clarke à partir de quatre os de pied identifiés dans une boîte en 1994, puis dégagé de la brèche pendant plus de vingt ans. Son attribution spécifique et son âge (peut-être 3,67 millions d’années) restent discutés.

Anatomie et morphologie

La capacité crânienne, de 425 à 515 cm³, dépasse légèrement celle d’afarensis. Le visage est moins projeté, les canines plus petites, le front un peu plus haut.

Le squelette post-crânien conserve des proportions primitives : bras longs, mains capables de saisir des branches. La bipédie est acquise, mais l’arboricole n’a pas disparu.

La taille avoisinait 1,15 à 1,40 m pour 30 à 40 kg, avec un dimorphisme moins marqué que chez afarensis.

Les grottes du Berceau de l’humanité

Les fossiles proviennent presque tous de quatre gisements sud-africains : Sterkfontein, Makapansgat, Gladysvale et Taung. Les trois premiers appartiennent à la zone classée au patrimoine mondial sous le nom de « Berceau de l’humanité », au nord-ouest de Johannesburg.

Ce ne sont pas des grottes habitées, mais des pièges naturels : des cavités creusées dans la dolomie, ouvertes en surface par des puits verticaux. Carcasses, sédiments et os y sont tombés ou ont été traînés par des carnivores, avant d’être cimentés en une brèche extrêmement dure.

Cette histoire de dépôt a deux conséquences. Elle explique la richesse exceptionnelle des sites, un puits accumule pendant des millénaires. Et elle explique leur difficulté : les niveaux sont mélangés, remaniés, parfois inversés, et il faut au marteau pneumatique ou à l’acide ce que l’on dégage ailleurs au pinceau.

Le crâne d’enfant et l’aigle

L’enfant de Taung porte, sur les orbites et à la base du crâne, des perforations et des griffures. Une étude a montré qu’elles correspondent aux marques laissées par un grand rapace sur les crânes de singes actuels.

Le premier ancêtre africain reconnu était donc, très probablement, la proie d’un aigle. C’est un rappel utile : les australopithèques n’étaient pas au sommet de la chaîne alimentaire.

Comment on le date

C’est ici que l’Afrique australe se complique. Les grottes n’ont pas de cendres volcaniques : impossible d’appliquer l’argon-argon. Il faut recourir à d’autres horloges.

La méthode uranium-plomb sur les planchers stalagmitiques encadre les niveaux fossilifères. Les nucléides cosmogéniques, béryllium 10 et aluminium 26, datent l’enfouissement des sédiments. La biochronologie et le paléomagnétisme viennent en appui.

Ces méthodes donnent des résultats parfois divergents, et c’est la raison pour laquelle l’âge de Little Foot a varié de plus d’un million d’années selon les publications.

Place dans la lignée

Dart en faisait l’ancêtre direct de l’humanité. On est plus prudent aujourd’hui : africanus pourrait être à l’origine du genre Homo, ou d’Australopithecus sediba, ou des paranthropes sud-africains, ou d’aucun des trois.

Débats et incertitudes

Outre la datation, la cohérence de l’espèce est discutée : certains chercheurs estiment que les fossiles de Sterkfontein regroupent deux formes distinctes, et proposent de séparer une partie du matériel sous un autre nom.

Une controverse ancienne mérite d’être rappelée, parce qu’elle a marqué le grand public. Dart avait cru reconnaître, dans les os brisés de Makapansgat, une industrie « ostéodontokératique » (des outils faits d’os, de dents et de cornes) et en avait tiré le portrait d’un ancêtre chasseur et sanguinaire. L’étude des accumulations produites par les hyènes et les léopards a démonté cette lecture : les australopithèques n’étaient pas les auteurs de ces os brisés, mais souvent leurs victimes.

Ce qu’il nous apprend

Africanus a fait deux fois basculer le regard. En 1925, il a déplacé l’origine de l’humanité de l’Asie vers l’Afrique, contre l’avis dominant. Puis, un demi-siècle plus tard, il a servi de terrain d’essai à la taphonomie, la science de ce qui arrive aux os entre la mort et la fouille, et permis de distinguer ce qui, dans un gisement, relève des hommes et ce qui relève des carnivores.

Ce qu’il reste à trouver

Des niveaux datés sans ambiguïté, et des associations claires entre crânes et squelettes. Sterkfontein continue de livrer du matériel après quatre-vingts ans de fouilles, ce qui laisse espérer.

Sites & fossiles majeurs

Taung, Sterkfontein (Afrique du Sud)