Reconstitution artistique.
Reconstitution artistique. Dmitry Bogdanov, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Portrait

Un rhinocéros de la taille d’un mammouth : deux mètres au garrot, cinq de long, jusqu’à trois tonnes et demie. L’élasmothère était le plus grand rhinocéros du Quaternaire, et l’un des plus étranges.

Son crâne portait, au milieu du front, un dôme osseux énorme et rugueux. Aucune corne n’a été conservée, la kératine ne se fossilise pas, mais la surface de la bosse, criblée de vaisseaux, indique qu’elle en supportait une. Les estimations les plus prudentes lui donnent un mètre; les plus audacieuses, deux.

La « licorne de Sibérie »

Le surnom lui est venu au XIXe siècle, et il a nourri l’idée que la légende de la licorne pourrait en descendre. C’est peu vraisemblable : il faudrait un souvenir transmis sur des dizaines de milliers d’années.

La vraie surprise est ailleurs. On croyait l’animal éteint depuis 200 000 ans, jusqu’à ce que des datations directes, publiées en 2018, ramènent ses derniers représentants à 39 000 ans. Il a donc bel et bien croisé Homo sapiens en Asie centrale; sans qu’aucun art ni aucun site de chasse ne l’atteste.

Mode de vie

Ses dents sont uniques : sans racines, à croissance continue, hautes et plissées d’émail. C’est l’outillage d’un brouteur d’herbes très abrasives, ramassées au ras d’un sol poussiéreux. Les isotopes confirment un régime de graminées sèches, plus spécialisé encore que celui du rhinocéros laineux.

Sa tête était portée bas, presque au sol, ce qui laisse penser qu’il broutait en avançant lentement, et peut-être qu’il creusait, du dôme ou des sabots, pour atteindre racines et tubercules.

Crâne fossile.
Crâne fossile. FunkMonk, CC BY-SA 3.0 (Wikimedia Commons)

Ce que la génétique a montré

Son ADN, extrait en 2018, a réservé une seconde surprise : l’élasmothère n’est pas un cousin proche des rhinocéros actuels. Sa lignée s’est séparée de la leur il y a environ 43 millions d’années, ce qui en fait le dernier représentant d’une branche entière, les élasmothériinés, dont la disparition ne laisse aucun descendant.

Sa diversité génétique était très faible : une population réduite, dépendante d’un seul type de milieu, incapable de se replier ailleurs quand la steppe sèche a reculé.

Ce qu’on ne sait pas de lui

La corne est le point aveugle. On en connaît le socle, pas l’objet : aucune n’a jamais été retrouvée, et les reconstitutions qui la dressent à deux mètres reposent sur une extrapolation. Certains chercheurs doutent même qu’il y ait eu une corne au sens habituel, et proposent un simple coussin de kératine ou une bosse de tissu; le dôme aurait alors servi à cogner de front, comme le font les bœufs musqués.

Sa posture est également discutée. Le crâne, très lourd et porté bas, imposait une nuque puissante; certains y voient un animal qui broutait en balayant la steppe de gauche à droite, d’autres un fouisseur qui labourait le sol pour atteindre les racines. Faute de traces de piétinement ou de sites de nourrissage fossilisés, la question reste ouverte.

Disparition

Le climat, plus que la chasse. Une spécialisation alimentaire aussi étroite est une impasse quand le paysage change : il ne mangeait pratiquement qu’une chose, et cette chose a disparu de son territoire.