
Portrait
Les grands cétacés (baleines franches, rorquals, cachalots) fréquentaient les côtes atlantiques européennes au Pléistocène comme aujourd’hui. Ce sont les plus gros animaux que la préhistoire humaine ait côtoyés : jusqu’à vingt-cinq mètres et cent tonnes pour un rorqual bleu, soit l’équivalent en masse d’une vingtaine de mammouths.
Rien, dans l’équipement des chasseurs paléolithiques, ne permettait de s’attaquer à un tel animal en mer. La question archéologique n’est donc pas de savoir s’ils les chassaient, mais ce qu’ils faisaient des individus échoués.
La manne de l’échouage
Un cétacé mort sur une plage, c’est plusieurs dizaines de tonnes de viande et de graisse d’un seul coup, disponibles quelques jours avant de devenir dangereuses, et une charpente d’os de très grandes dimensions. Un tel événement, imprévisible mais récurrent, devait mobiliser des groupes entiers.

La preuve par les sagaies
La démonstration la plus solide vient des Pyrénées et de la côte cantabrique. L’analyse chimique et protéique de pointes de sagaie magdaléniennes a montré que plusieurs d’entre elles avaient été taillées non dans du bois de renne, mais dans de l’os de baleine, et l’on a pu identifier les espèces concernées : baleine franche, rorquals, cachalot.
Or certaines de ces pointes ont été retrouvées à plus de cent kilomètres du rivage de l’époque. Cela suppose que la matière première a été prélevée sur des échouages, débitée, puis transportée loin dans les terres, ou échangée. Pour une période que l’on a longtemps décrite comme cloisonnée, c’est un indice de circulation remarquable.
Pourquoi l’os de baleine
Ce n’est pas un choix par défaut. L’os de grand cétacé est dense, régulier, et surtout disponible en volumes qu’aucun bois de cervidé ne peut offrir : on peut en tirer de longues pièces d’un seul tenant. Les artisans l’ont sélectionné pour des sagaies de grandes dimensions, là où le renne imposait ses limites.
Une préhistoire maritime effacée
Les côtes du maximum glaciaire sont aujourd’hui sous cent vingt mètres d’eau. Tout ce qui touche à l’exploitation de la mer (campements de plage, ateliers de dépeçage, art littoral) a été noyé. Ce que nous en savons repose sur ce qui a voyagé vers l’intérieur : quelques sagaies, des coquillages percés, et les gravures d’une grotte dont l’entrée est aujourd’hui immergée.
Néandertal aussi
L’exploitation des ressources marines n’a pas attendu Homo sapiens. À Figueira Brava, au Portugal, une occupation néandertalienne vieille d’une centaine de milliers d’années a livré, outre des mollusques et des crabes en quantité, des restes de phoques et de dauphins. Là encore, il s’agit très probablement d’animaux échoués ou capturés en eau peu profonde.
Le tableau qui se dessine est celui d’une constante : partout où des groupes humains ont vécu près d’un rivage, ils ont tiré parti de ce que la mer déposait. Ce n’est pas la capacité qui manquait, c’est la conservation des sites.
Et dans l’art ?
Les cétacés y sont quasi absents, à l’exception de quelques figures discutées. L’asymétrie est frappante : on a taillé des sagaies dans leurs os sans, semble-t-il, les représenter. Peut-être parce que l’animal n’était pas un gibier : on ne le poursuivait pas, on le recevait, et que l’art paléolithique parle avant tout des bêtes que l’on chasse.
