
Portrait
Le grand pingouin était un oiseau marin de 75 à 85 centimètres pour environ cinq kilos, noir sur le dos, blanc sur le ventre, avec une grosse tache ovale devant chaque œil et un bec massif barré de sillons. C’était le seul oiseau incapable de voler de tout l’Atlantique Nord.
Ses ailes, réduites à des moignons de quinze centimètres, ne servaient pas à voler mais à voler sous l’eau : il « battait des ailes » en plongée, comme le font aujourd’hui les manchots, auxquels il n’est pourtant pas apparenté. C’est un cas classique de convergence, deux lignées éloignées aboutissant à la même solution.
Une vie en colonies
Il passait l’essentiel de l’année en mer et ne venait à terre que pour se reproduire, en colonies serrées sur quelques îlots rocheux à pente douce; les seuls où un oiseau aussi maladroit à terre pouvait débarquer. Un œuf unique par an, posé à même la roche, piriforme pour rouler en cercle plutôt que de tomber à l’eau.
Cette biologie explique tout le reste : peu de sites de ponte, un seul œuf, aucune fuite possible. Une colonie entière pouvait être détruite en une saison.

Un gibier de la préhistoire
Ses os apparaissent dans les gisements côtiers depuis le Paléolithique supérieur jusqu’aux amas coquilliers mésolithiques du Danemark, d’Écosse et de Scandinavie. Sur certains sites, il constitue une part notable des oiseaux consommés : facile à capturer une fois à terre, riche en graisse, et disponible à date fixe.
La preuve la plus spectaculaire de sa familiarité n’est pourtant pas un os, mais une image. La grotte Cosquer, près de Marseille, dont l’entrée est aujourd’hui à trente-sept mètres sous la mer, porte plusieurs gravures d’oiseaux au corps massif, aux ailerons courts et au bec épais, gravées il y a environ 19 000 ans. Les préhistoriens y reconnaissent des grands pingouins.
Ce que dit Cosquer
Ces gravures rappellent une évidence trop souvent oubliée : au maximum glaciaire, le niveau marin était cent vingt mètres plus bas, et la côte méditerranéenne se trouvait des kilomètres plus loin. Le grand pingouin y nichait. Toute une préhistoire littorale (celle des chasseurs d’oiseaux de mer, de phoques et de coquillages) est aujourd’hui sous l’eau, et Cosquer en est le rare témoin accessible.
Une extinction que l’on a datée à l’année près
Le grand pingouin a survécu à toutes les glaciations. Il n’a pas survécu à trois siècles de chasse commerciale pour le duvet, l’huile et la viande salée. Les deux derniers individus connus furent tués le 3 juin 1844 sur l’îlot d’Eldey, en Islande, et leur œuf brisé.
C’est l’une des rares extinctions dont on connaisse la date, le lieu et les auteurs. Elle sert depuis de cas d’école : une espèce peut traverser des centaines de milliers d’années de bouleversements climatiques et disparaître en quelques générations sous une pression nouvelle.
Le reconnaître dans un tamis
Distinguer un grand pingouin d’un petit pingouin torda, son cousin volant qui lui ressemble en réduction, se joue sur quelques os. L’humérus tranche : chez l’espèce disparue, il est court, épais et aplati en lame, façonné pour la propulsion sous l’eau et non pour le vol. Le sternum, dépourvu de la haute crête où s’ancrent les muscles alaires, dit la même chose.
Ces différences, invisibles pour l’œil non averti, permettent de suivre l’espèce site par site, et de constater qu’elle nichait bien plus au sud qu’on ne l’imagine, jusqu’en Méditerranée pendant les phases froides.
