Reconstitution artistique.
Reconstitution artistique. Chris Hunkeler, CC BY-SA 2.0 (Wikimedia Commons)

Portrait

On l’appelle « tigre à dents de sabre », et les deux termes trompent : ce n’était pas un tigre, et ses canines n’étaient pas des sabres mais des poignards. Smilodon populator, la plus grande des trois espèces, atteignait 1,20 mètre au garrot pour quatre cents kilos; plus lourd qu’un lion actuel, et bien plus massif.

Sa silhouette n’a rien d’un félin coureur : membres antérieurs surpuissants, poitrail large, arrière-train court, queue réduite à un moignon. Un lutteur, pas un sprinteur.

Ces dents qui posent problème

Les canines supérieures atteignaient 28 centimètres, plates comme une lame et finement dentelées sur les bords. Elles étaient aussi étonnamment fragiles : latéralement, elles cassaient sous une charge modeste.

Impossible, donc, de les planter dans un animal qui se débat. Les biomécaniciens ont montré que la morsure du smilodon était trois fois plus faible que celle d’un lion : ce n’est pas la mâchoire qui tuait. L’animal devait d’abord immobiliser sa proie au sol avec ses avant-bras : d’où leur développement extrême, puis porter une entaille précise à la gorge, tranchant trachée et vaisseaux. Une mise à mort rapide, presque chirurgicale.

Mode de vie

Il chassait les grands herbivores d’Amérique : bisons, chevaux, jeunes mammouths, paresseux géants. Sa morphologie exclut la poursuite; il devait chasser à l’affût, dans les milieux couverts.

Ce que les fosses de bitume ont livré

À Rancho La Brea, à Los Angeles, des suintements d’asphalte ont piégé les animaux pendant cinquante mille ans : une proie s’englue, ses cris attirent les prédateurs, qui s’engluent à leur tour. Plus de 2 000 smilodons y ont été exhumés; le plus riche gisement de grands carnivores au monde.

Ces os racontent des vies. Beaucoup portent des blessures graves et cicatrisées : hanches broyées, colonnes soudées, membres fracturés puis consolidés. Des animaux incapables de chasser pendant des mois ont donc survécu; argument avancé pour une vie sociale, où les blessés mangeaient aux dépens du groupe. L’objection existe : un carnivore solitaire peut aussi survivre en charognant.

Dans le monde des premiers humains

Les premiers Américains l’ont côtoyé pendant plusieurs millénaires. Aucune scène de chasse au smilodon n’est connue, et pour cause, mais des os de la mégafaune américaine portent parfois, dans les mêmes couches, des marques d’outils humains et des traces de crocs de grands félins : la concurrence pour les carcasses était réelle.

Disparition

Il s’éteint vers 10 000 ans, dans la grande vague d’extinctions qui emporte les trois quarts des gros mammifères américains en quelques millénaires; à l’arrivée des humains sur le continent, et au moment où le climat bascule.

Un prédateur ultra-spécialisé dans les très grandes proies ne survit pas à la disparition de ces proies. Le puma et le jaguar, plus opportunistes et plus petits, ont passé le cap.