
Portrait
Un castor de la taille d’un ours noir : deux mètres de long, jusqu’à cent kilos. Castoroides est le plus grand rongeur qu’ait connu l’Amérique du Nord, et l’un des plus grands de tous les temps.
Ses incisives atteignaient quinze centimètres, striées et courbes comme des défenses miniatures. Elles n’étaient pas taillées en ciseau comme celles du castor actuel, mais arrondies et pointues, une forme qui n’abat pas les arbres.
Un castor qui ne faisait pas de barrage
C’est la principale correction à apporter à l’image qu’on s’en fait. Aucun barrage, aucune hutte, aucun arbre rongé ne lui est attribuable : les analyses isotopiques montrent qu’il mangeait des plantes aquatiques (nénuphars, roseaux, herbiers submergés) et non du bois.
Sa queue, connue par de rares empreintes, était longue et étroite, plus proche de celle d’un rat musqué que de la palette plate du castor moderne. Il nageait, il broutait les marais, il ne construisait rien.
Mode de vie
Il dépendait entièrement des grands marécages et des lacs peu profonds du continent, particulièrement nombreux au sud des glaciers. Ses restes se concentrent autour des Grands Lacs et dans les anciennes zones humides du Midwest.
Comment on sait ce qu’il mangeait
Deux méthodes, et elles se contredisaient. Les isotopes du carbone de son émail donnent une signature de plantes aquatiques; la micro-usure dentaire, elle, montre des rayures profondes qu’on associe d’ordinaire aux matières dures.
La contradiction n’est qu’apparente : les plantes aquatiques accumulent de la silice et de la vase, et rayent l’émail sans être du bois pour autant. Le débat a duré des années avant qu’une étude de 2019, croisant isotopes du carbone et de l’azote sur des dizaines d’individus, ne tranche pour les herbiers.
C’est un bon exemple de la manière dont la paléontologie progresse : non par une découverte spectaculaire, mais en confrontant deux techniques jusqu’à comprendre pourquoi elles ne disaient pas la même chose.
Dans le monde des premiers humains
Il a côtoyé les premiers Américains, sans qu’on ait de site de chasse avéré. Plusieurs traditions orales de peuples des Grands Lacs évoquent un castor géant, ce qui a parfois été lu comme un souvenir lointain : l’hypothèse est séduisante, invérifiable, et probablement à ranger avec les licornes sibériennes.
Disparition
Il s’éteint vers 10 000 ans, en même temps que la mégafaune américaine. Son cas est éclairant : sa disparition suit de près l’assèchement des marécages à la fin de la glaciation.
Le castor commun, lui, a survécu au même endroit et au même moment. La différence tient à ce qu’il ne dépend pas d’un milieu : il le fabrique. En construisant ses barrages, il crée les zones humides dont il a besoin, quand l’élève ne suffit plus, l’ingénieur s’en sort.
