Portrait général
Homo neanderthalensis a occupé l’Europe et l’Asie occidentale pendant plus de trois cent mille ans, jusqu’à sa disparition il y a environ 40 000 ans. C’est l’espèce humaine fossile la mieux connue : par ses os, par ses outils, par ses gestes, et depuis 2010 par son génome complet.
C’est aussi celle dont l’image a été la plus injustement construite, puis la plus complètement révisée.
Découverte
En août 1856, des carriers dégagent une calotte crânienne et des os longs dans une grotte du vallon de Neander, près de Düsseldorf. L’instituteur Johann Carl Fuhlrott y reconnaît une forme humaine ancienne; William King la nomme Homo neanderthalensis en 1864.
Ce n’était pas le premier : un crâne d’enfant trouvé à Engis, en Belgique, en 1829, et un crâne de Gibraltar en 1848 avaient précédé la découverte allemande. Personne, alors, ne pouvait les interpréter; l’idée même d’une humanité antérieure à la nôtre n’était pas encore recevable.
Les fossiles de référence
La France a livré une part considérable du dossier : La Chapelle-aux-Saints (1908), La Ferrassie (huit individus, dont plusieurs enfants), Le Moustier, Saint-Césaire, La Quina, Regourdou.
Ailleurs : Krapina en Croatie, avec des dizaines d’individus; Shanidar en Irak; Spy en Belgique; Vindija en Croatie, dont un os a fourni le génome de référence; et la Sima de los Huesos à Atapuerca, dont les vingt-huit individus, vieux de 430 000 ans, appartiennent déjà à la lignée.
Le vieillard de La Chapelle et un siècle d’erreur
La reconstitution publiée par Marcellin Boule entre 1911 et 1913, à partir du squelette de La Chapelle-aux-Saints, a fixé pour des décennies l’image d’une brute voûtée, aux genoux fléchis, à la tête projetée en avant, incapable d’une station droite complète.
En 1955, William Straus et A. J. E. Cave ont montré que l’individu étudié par Boule était un vieillard atteint d’arthrose sévère, et que sa posture n’avait rien de représentative. Leur formule est restée : convenablement lavé, rasé et vêtu, un Néandertalien passerait inaperçu dans le métro new-yorkais.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Pendant quarante ans, l’image scientifique d’une espèce entière a reposé sur les rhumatismes d’un seul homme. Les préjugés de l’époque avaient fait le reste.
Anatomie et morphologie
La capacité crânienne s’échelonne de 1 200 à 1 750 cm³ : en moyenne supérieure à celle des humains actuels. Le crâne est long et bas, avec un chignon occipital, un bourrelet sus-orbitaire en double arche et un vaste nez.
Le corps est trapu : environ 1,60 à 1,70 m pour 70 à 80 kg, avec un thorax en tonneau, des membres courts et des os épais. Cette architecture, comparable à celle des populations arctiques actuelles, limite les pertes de chaleur.
La musculature était puissante et les traumatismes fréquents : les fractures observées évoquent celles des cavaliers de rodéo, ce qui suggère une chasse rapprochée, à l’épieu, sur du grand gibier.
Ce que dit le génome
En 2010, l’équipe de Svante Pääbo publie la première version du génome néandertalien; travail qui lui vaudra le prix Nobel de médecine en 2022.
Le résultat principal est un métissage : tous les humains actuels dont l’ascendance n’est pas exclusivement africaine portent entre 1 et 4 % d’ADN néandertalien, hérité de croisements survenus autour de 50 000 ans au Proche-Orient.
Ces gènes ne sont pas inertes. Certains agissent sur la peau et les cheveux, d’autres sur l’immunité, d’autres sur la sensibilité à la douleur ou le rythme du sommeil. Quelques-uns influent sur la réponse inflammatoire, avec des effets encore mesurables aujourd’hui.
À l’inverse, certaines régions du génome humain sont vides de tout apport néandertalien; notamment le chromosome X et des zones liées à la fertilité masculine. Le signe que les hybrides mâles étaient probablement peu fertiles.
Culture et symbolique
L’outillage moustérien repose sur la méthode Levallois : préparer un bloc pour prédéterminer la forme de l’éclat qu’on en tirera. C’est une technique exigeante, qui suppose de voir le résultat avant de frapper.
Ils fabriquaient de la colle : du brai de bouleau, obtenu par chauffe contrôlée de l’écorce à l’abri de l’air, portaient des serres d’aigle perforées à Krapina, utilisaient des pigments et des coquilles percées en Espagne.
À Bruniquel, dans le Tarn-et-Garonne, des structures annulaires faites de trois cents mètres de stalagmites brisées, à trois cent trente mètres de l’entrée, ont été datées de 176 000 ans. Il fallait de la lumière, une organisation collective et une raison d’aller si loin sous terre. Nous ignorons laquelle.
Les sépultures sont attestées à La Ferrassie, à La Chapelle, à Shanidar. En revanche, la fameuse « tombe fleurie » de Shanidar est aujourd’hui écartée : le pollen provenait de terriers de rongeurs.
Comment on le date
Les sites récents relèvent du radiocarbone, dont la limite pratique se situe vers 50 000 ans, ce qui tombe précisément au moment le plus intéressant. Les progrès de la purification du collagène, notamment par ultrafiltration, ont conduit à rajeunir beaucoup de dates anciennement obtenues, contaminées par du carbone récent.
Au-delà, on emploie les séries de l’uranium, la luminescence et la résonance de spin électronique.
Pourquoi ont-ils disparu ?
Aucune explication unique ne tient. La violence n’est pas documentée. Le climat a joué : les oscillations brutales du stade isotopique 3 ont fragmenté les habitats. La démographie aussi : les génomes montrent des populations petites, dispersées et fortement consanguines, vulnérables à tout accident.
La concurrence avec Homo sapiens, à densité de population supérieure et à réseaux d’échange plus étendus, a probablement fait le reste; non par conflit, mais par occupation progressive des mêmes ressources.
Et il faut ajouter une nuance : l’extinction n’est pas totale. Une partie de leur génome est en nous. Ils ont disparu comme population, pas comme lignée.
Ce qu’il nous apprend
Néandertal est le meilleur antidote à l’idée d’une humanité en ligne droite. Une autre espèce humaine, au cerveau plus gros que le nôtre, techniquement accomplie, symbolique, a occupé l’Europe trois fois plus longtemps que nous, et s’est éteinte.
Ce qu’il reste à trouver
Des restes bien datés de la fenêtre 45 000-38 000 ans, celle du recouvrement avec sapiens, encore très mal documentée en Europe occidentale. Et davantage de matériel organique : bois, fibres, colles, tout ce dont il ne reste presque rien.
Sites & fossiles majeurs
La Chapelle-aux-Saints, La Ferrassie (France)





