
Portrait
Petite antilope de steppe : 60 à 80 centimètres au garrot, 25 à 60 kilos, la saïga est immédiatement reconnaissable à son nez : un mufle bombé, mobile, pendant en trompe courte au-dessus de la bouche.
Les mâles portent des cornes annelées, ambrées et translucides, hautes d’une trentaine de centimètres. Les femelles n’en ont pas.
À quoi sert ce nez
Ce mufle démesuré n’est pas un ornement. Ses vastes cavités filtrent la poussière des steppes sèches en été, et réchauffent l’air glacial en hiver avant qu’il n’atteigne les poumons. C’est un échangeur thermique, comme celui du renne, poussé à l’extrême.
Il sert aussi à la parade : au rut, les mâles le gonflent et émettent un beuglement nasal qui porte loin dans la plaine.
Mode de vie
Animal grégaire et nomade, la saïga forme des troupeaux de plusieurs milliers de têtes qui parcourent la steppe au rythme des pluies. Elle court vite, jusqu’à 80 km/h, et longtemps, seule défense possible dans un paysage sans abri.
Sa reproduction est extraordinairement synchronisée : la quasi-totalité des femelles met bas dans la même semaine, et les naissances gémellaires sont la règle. Cette stratégie noie le prédateur sous l’abondance; elle rend aussi l’espèce capable de reconstituer ses effectifs très vite après un effondrement.

Quand elle vivait en France
On l’oublie, mais la saïga a été un animal européen. Pendant les phases froides du Pléistocène, elle occupait la steppe jusqu’au sud-ouest de la France et aux îles Britanniques. Ses restes apparaissent dans plusieurs gisements du Paléolithique, notamment en Charente et dans les Pyrénées.
Elle a même été gravée : quelques figures d’art mobilier montrent sans ambiguïté son profil busqué. C’est un marqueur climatique précieux; trouver de la saïga dans une couche, c’est y lire une steppe froide et sèche.
Aujourd’hui
Repliée sur les steppes du Kazakhstan, de Russie et de Mongolie, la saïga est l’un des mammifères les plus menacés du monde, et l’un des plus étranges dans son destin récent. En mai 2015, plus de 200 000 individus, soit près des deux tiers de l’espèce, sont morts en trois semaines : une bactérie ordinairement inoffensive, Pasteurella multocida, était devenue mortelle à la faveur d’une chaleur et d’une humidité inhabituelles.
La population s’est pourtant redressée avec une rapidité inespérée, portée par cette fécondité hors norme : de quelques dizaines de milliers d’individus, elle est remontée à plus d’un million. L’espèce reste fragile (le braconnage pour les cornes, prisées de la pharmacopée traditionnelle, n’a pas cessé) mais elle démontre qu’un effondrement n’est pas toujours une condamnation.
Elle offre surtout, aux préhistoriens, un objet d’observation rare : un survivant de la faune glaciaire encore vivant, que l’on peut suivre au jour le jour. Ce que l’on comprend de ses migrations, de ses mises bas synchronisées et de sa sensibilité aux coups de chaleur éclaire par ricochet ce que devaient être les grands troupeaux du Pléistocène, et la vitesse à laquelle un climat qui bascule peut les emporter.

