La réponse courte : aucune
Un « homme de Cro-Magnon » est un Homo sapiens. Ni cousin, ni espèce disparue : un membre de notre espèce, avec notre squelette, notre crâne arrondi, notre front droit et notre menton.
« Cro-Magnon » n’a jamais été un nom d’espèce. C’est d’abord le nom d’un abri sous roche des Eyzies, en Dordogne, où des squelettes humains ont été mis au jour en 1868. Par extension, l’expression a fini par désigner tous les Homo sapiens qui ont vécu en Europe au Paléolithique supérieur, entre environ 45 000 et 12 000 ans avant le présent. La confusion vient de là : un nom de lieu devenu, à tort, le nom d’une humanité à part. Néandertal, lui, appartient bien à une autre espèce, mais c’est une autre histoire.
Un abri, un chantier, un printemps 1868
En mars 1868, des ouvriers construisent une route près de la gare des Eyzies, au pied d’une falaise de la vallée de la Vézère. En prélevant des pierres dans un éboulis, ils tombent sur des silex taillés, des os d’animaux et des ossements humains. Le ministre de l’Instruction publique, Victor Duruy, charge le géologue Louis Lartet, fils du préhistorien Édouard Lartet, de vérifier la découverte. Il en rend compte devant la Société d’anthropologie de Paris dès le mois de mai.
Lartet décrit cinq individus : trois hommes adultes, une femme et un tout jeune enfant, accompagnés de coquillages marins percés, portés en parure, et d’outils. Le nom vient de l’occitan : cros signifie « creux », et l’origine du second élément reste discutée, peut-être le nom d’un propriétaire, peut-être un dérivé du latin magnus, « grand ».
Le décompte n’a jamais été simple. Les ouvriers parlaient d’une quinzaine de squelettes, dont une partie a disparu ; les ossements recueillis ont ensuite été mélangés, et les comptes rendus sont si imprécis qu’on ignore encore l’emplacement exact de chaque sépulture.
Quant à l’âge, il a longtemps été estimé à environ 30 000 ans par comparaison avec les niveaux aurignaciens de l’abri Pataud voisin. En 2002, l’anthropologue Dominique Henry-Gambier a fait dater au carbone 14 l’un des coquillages de la parure : 27 680 ans, à 270 ans près, en âge radiocarbone. La sépulture aurait donc au plus 28 000 ans environ en âge radiocarbone, ce qui la rattache au Gravettien ancien et non à l’Aurignacien. Date indirecte, obtenue sur une parure et non sur les os : un repère solide, pas une certitude.
Le « Vieillard » et ses compagnons
Le plus célèbre des squelettes, Cro-Magnon 1, est un homme mûr que l’anatomiste Paul Broca surnomma « le Vieillard ». Son crâne, conservé au Muséum national d’histoire naturelle, porte au front et au visage des lésions qui intriguent depuis plus d’un siècle. En 2018, une équipe menée par Philippe Charlier a proposé, après scanner et microtomographie, une maladie génétique, la neurofibromatose de type 1, qui fait pousser des tumeurs bénignes le long des nerfs. Discuté dans la même revue, où d’autres médecins penchent pour le type 2, ce diagnostic reste une hypothèse.

Le crâne de la femme, Cro-Magnon 2, présente lui aussi une lésion au front. Une étude de 2023 conclut à un traumatisme subi de son vivant, suivi d’une survie courte, et le verse au dossier des violences entre personnes chez les premiers Homo sapiens d’Europe.
Comment un lieu-dit est devenu une « race »
Le XIXe siècle classe les humains comme on classe les coquillages. Dès 1869, Louis Lartet propose pour ces fossiles le nom d’Homo sapiens fossilis. En 1874, Armand de Quatrefages et Ernest Hamy vont plus loin et définissent une « race de Cro-Magnon », à côté d’autres « races » fossiles nommées d’après un lieu de découverte. Celle-là seule a fait fortune, jusqu’à coiffer tous les fossiles d’hommes modernes d’Europe.
Ce succès n’était pas innocent. Autour de 1900, des auteurs de l’anthropologie raciale décrivent les hommes de Cro-Magnon comme de grands « proto-Aryens », supérieurs aux autres, et en font les ancêtres d’une prétendue « race nordique ». Abandonné au milieu du siècle, le portrait du « grand Cro-Magnon » au front noble relève désormais de l’histoire des préjugés, pas de la préhistoire.
Cro-Magnon n’est pas un ancêtre à part : c’est un Homo sapiens à qui l’on a donné le nom d’un abri, puis le rôle d’un héros.

Ce que disent les chercheurs à la place
Dans la littérature scientifique, le mot s’est raréfié. Il survit pour nommer les fossiles de l’abri eux-mêmes, Cro-Magnon 1, 2 ou 3, et dans le langage courant. Pour parler des populations, les préhistoriens disent « Homo sapiens », « hommes anatomiquement modernes » ou « Homo sapiens du Paléolithique supérieur ». En anglais, on lit souvent l’abréviation EEMH, pour « early European modern humans », les premiers humains modernes d’Europe.
Le plus souvent, on nomme la culture : Aurignaciens, Gravettiens, Solutréens, Magdaléniens. C’est plus précis, car « Cro-Magnon » couvre plus de trente millénaires et tout un continent, avec des techniques et, on le sait désormais, des populations très différentes.
Nos ancêtres ? En partie seulement
On les croit volontiers ancêtres directs des Européens actuels. L’ADN ancien nuance ce raccourci. En 2016, l’équipe de Qiaomei Fu a analysé le génome de 51 individus ayant vécu en Eurasie entre 45 000 et 7 000 ans avant le présent. Premier résultat : les tout premiers Homo sapiens d’Europe n’ont laissé aucune trace détectable chez les Européens actuels.
À partir d’environ 37 000 ans, en revanche, tous les individus étudiés descendent d’une même population fondatrice, qui fait partie de l’ascendance des Européens actuels. Mais cette population a connu des remplacements successifs. Un Aurignacien de la grotte de Goyet, en Belgique, daté d’environ 35 000 ans, appartient, selon cette étude, à une branche que les Gravettiens du groupe dit « de Věstonice », du nom du site tchèque de Dolní Věstonice, ont supplantée sur une grande partie de l’Europe ; cette branche réapparaît pourtant dans le sud-ouest au plus fort du dernier âge glaciaire, vers 19 000 ans. Puis, à partir de 14 000 ans, avec les individus du groupe dit « de Villabruna », du nom d’un abri italien, apparaît une composante apparentée aux populations du Proche-Orient.
En 2023, l’équipe de Cosimo Posth a affiné ce tableau avec 356 génomes de chasseurs-cueilleurs. Elle montre que les Gravettiens n’étaient pas un seul peuple : ceux de l’ouest de l’Europe ressemblaient génétiquement aux Aurignaciens de Goyet, ceux du centre et du sud formaient un autre groupe. L’ascendance de l’ouest a traversé le maximum glaciaire avec les Solutréens, puis s’est retrouvée chez les Magdaléniens. Mais à partir d’au moins 14 000 ans, une ascendance venue du sud, liée à l’Épigravettien italien, s’est répandue et a largement remplacé celle des Magdaléniens.
Les Européens actuels descendent d’au moins trois grandes populations : les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest, héritiers des groupes du Paléolithique ; des agriculteurs venus d’Anatolie et de la mer Égée, arrivés avec le Néolithique à partir d’environ 8 000 ans ; puis, vers 4 500 ans avant le présent, des éleveurs des steppes du nord de la mer Noire, liés à la culture Yamnaya, dont l’ascendance se retrouve chez tous les Européens actuels. Les hommes de Cro-Magnon font donc partie de nos ancêtres, mais comme une branche parmi d’autres, et pas toujours celle qui a duré.
À quoi ressemblaient-ils ?
Leur squelette est le nôtre, en un peu plus robuste. Les tout premiers présentent parfois quelques traits qui rappellent Néandertal, avec qui ils se sont métissés : au fil des millénaires, la part d’ADN néandertalien de ces populations est passée de 3 à 6 % à environ 2 %, un niveau proche de celui des non-Africains d’aujourd’hui.
Pour la couleur de la peau, l’image d’Épinal a vécu. On les imaginait à la peau claire ; les génomes disent autre chose. L’homme de La Braña, un chasseur-cueilleur du nord de l’Espagne vieux d’environ 7 000 ans, porte les versions anciennes de plusieurs gènes de pigmentation, signe que la peau claire des Européens actuels n’était pas encore généralisée. Chez une grande partie des chasseurs-cueilleurs d’Europe de l’Ouest et du Sud postérieurs à 14 000 ans, l’étude de 2023 trouve presque absentes les deux variantes génétiques qui éclaircissent la peau des Européens actuels, alors que celle qui donne les yeux clairs y est déjà très fréquente.
L’exemple le plus connu est l’homme de Cheddar, en Angleterre, mort il y a environ 10 000 ans. Son génome, analysé par le Muséum d’histoire naturelle de Londres, annoncé en 2018 et publié en 2019, suggère une peau sombre, voire très sombre, des cheveux foncés et des yeux clairs. Deux réserves s’imposent. La Braña et Cheddar sont postérieurs au Paléolithique supérieur, et pour les plus anciens les données sont rares. Et prédire une couleur de peau à partir de quelques gènes reste une estimation, pas une photographie.
Trente millénaires de cultures
Les premiers Homo sapiens atteignent l’Europe il y a au moins 45 000 ans, et peut-être 54 000 ans à la grotte Mandrin, dans la Drôme, selon l’équipe de Ludovic Slimak. Puis se succèdent, en Europe de l’Ouest et à grands traits, l’Aurignacien à partir d’environ 43 000 ans, le Gravettien à partir d’environ 33 000 ans, le Solutréen au plus froid de l’âge glaciaire, entre 24 000 et 19 000 ans, et le Magdalénien, qui s’achève vers 14 000 ans. Les bornes varient selon les régions.
Ces populations ont laissé des lames de silex d’une grande finesse, des sagaies et des propulseurs, des parures, des flûtes en os et les figurines féminines dites « Vénus », emblématiques du Gravettien. Elles ont surtout laissé les grottes ornées. Les peintures de la grotte Chauvet, en Ardèche, réalisées à l’Aurignacien entre environ 37 000 et 33 500 ans, comptent parmi les plus anciennes au monde ; celles de Lascaux, en Dordogne, sont le plus souvent attribuées au début du Magdalénien, même si leur datation reste débattue.

L’étiquette « Cro-Magnon » dessert ces gens : elle les range à part, alors que leur art prouve qu’ils pensaient comme nous.
Ce que l’on peut dire sans se tromper
Cro-Magnon et Homo sapiens, c’est la même espèce. « Cro-Magnon » désigne au sens strict les fossiles d’un abri des Eyzies, découverts en 1868 et vieux d’au plus 28 000 ans environ en âge radiocarbone ; au sens large, et dans le langage courant, les Homo sapiens d’Europe au Paléolithique supérieur. Ce n’était pas un peuple unique, mais plusieurs lignées, dont certaines se sont éteintes ; elles comptent parmi nos ancêtres, à côté des agriculteurs d’Anatolie et des éleveurs des steppes. Elles avaient probablement, du moins à la fin de la période, une peau plus sombre que la plupart des Européens d’aujourd’hui.
Ce que l’on ne sait pas encore, ou pas bien : le nombre exact d’individus inhumés à Cro-Magnon, la maladie précise du « Vieillard », l’apparence des tout premiers arrivants, dont les génomes sont rares. L’abri, lui, existe toujours aux Eyzies, au cœur de la vallée de la Vézère inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979, et l’État l’a acquis en 2024. Le Musée national de Préhistoire se trouve dans le même village.










